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Wilbur Smith : Rage – chapitre XIV

Le sommaire des parties déjà traduites est ici.


« J’ai préparé un contrat, dans les grandes lignes », dit Shasa en sortant une liasse de feuilles de papier ministre imprimées en caractères bleus. « Vous pourriez le faire lire à votre père et en discuter avec lui ». Manfred prit les papiers. « Ja, je le verrai quand je rentrerai chez moi la semaine prochaine ».

« Mais il reste un petit problème », concéda Shasa. « Le permis a été attribué il y a longtemps. Le ministère pourrait le dénoncer, car il ne veut pas plus de quatre permis de pêche ».

Manfred leva les yeux du contrat. « Ce ne sera pas un problème », répondit-il. Shasa souleva sa choppe de bière pour cacher son sourire. Ils venaient d’échanger leur premier secret. Manfred De La Rey allait employer son influence pour son bénéfice personnel. Ayant comme perdu sa virginité, il aurait moins de mal la prochaine fois.

Shasa avait compris dès de départ qu’il resterait à la marge d’un gouvernement tenu par les nationalistes afrikaners. Il avait à tout prix besoin d’un allié fiable en leur sein et s’il pouvait se l’obliger en partageant avec lui une manne financière et quelques secrets un peu verts, sa loyauté n’en serait que plus forte. Shasa venait de réussir dans son entreprise, et la perspectives de grands bénéfices personnels adoucissait encore la transaction. Une journée bien employée, se dit-il en refermant sa serviette d’un petit coup sec.

« Très bien, meneer. Je vous remercie de m’avoir accordé un peu de votre temps. Je vais maintenant vous laisser profiter de ce qui reste de vos vacances sans vous importuner davantage. » Manfred rencontra son regard. « Meneer, ma femme est en train de nous préparer le déjeuner. Elle serait fâchée de vous voir nous quitter si tôt ». Son sourire était sincère désormais. « Et ce soir, nous aurons la visite de quelques bons amis, il y aura un braaivleis, un barbecue. Nous avons des chambres d’ami. Restez avec nous ce soir. Vous pourrez repartir tôt demain matin. »

« C’est très gentil de votre part », répondit Shasa en s’enfonçant sans son fauteuil de jardin. Entre eux, l’humeur avait changé, mais Shasa eut l’intuition que dans leur relation, il y avait des profondeurs cachées qui devaient encore être sondées. En souriant à Manfred De La Rey, ses yeux de topaze provoquèrent soudain un léger frisson, comme un petit coup de vent froid passant par une faille de sa mémoire. Ces yeux-là le hantaient. Il essayait de se rappeler quelque chose qu’il ne discernait pas mais qui, étrangement, le menaçait. Un reste de cette bagarre d’enfant ? se demanda-t-il. Mais non, c’était autre chose. C’était un souvenir plus proche, et aussi plus dangereux. Quand il fut à deux doigts de le saisir, Manfred baissa à nouveau les yeux vers le contrat, comme s’il avait pressenti ce que Shasa recherchait, et le fantôme du souvenir s’évanouit aussitôt.

Heidi De La Rey apparut sous la véranda, en tablier, mais elle ne portait plus la vieille robe de tout à l’heure et avait arrangé ses tresses en chignon.

« Le repas est prêt. J’espère que vous aimez le poisson, meneer Courtney. » Shasa déploya tout son charme pendant le repas. Heidi et les filles y succombèrent facilement. Lothar, le fils, campait sur sa réserve soupçonneuse. Mais comme Shasa avait trois fils, il lui raconta des histoires d’aviateur et de chasse au gros gibier, tant et si bien que le jeune garçon ne put s’empêcher de lui manifester de l’intérêt et de l’admiration.

Quand ils sortirent de table, Manfred lui fit cet aveu à contrecœur : «Ja, meneer, il faudra que je prenne garde à ne jamais vous sous-estimer ».

Plus tard dans l’après-midi, un petit groupe constitué d’un couple et de quatre enfants descendit en ordre dispersé les dunes au sud de la propriété ; les enfants de Manfred coururent à leur rencontre et les accompagnèrent jusque sous la véranda.

Shasa resta en retrait quand les deux familles se saluèrent avec effusion. À n’en pas douter, elles entretenaient de longue date des rapports étroits.

Il ne manqua pas de reconnaître le chef de l’autre famille. C’était un homme de grande taille, de constitution encore plus massive que Manfred De La Rey. Comme lui, il avait fait partie de l’équipe de boxe sud-africaine aux Jeux Olympiques de Berlin de 1936. Il avait enseigné le droit à l’université Stellenbosch, puis l’avait quittée pour devenir l’associé de la firme Van Schoor, De La Rey & Stander, dirigée par Manfred De La Rey depuis le décès du vieux Van Schoor, quelques années auparavant.

À côté de sa carrière dans le droit, Roelf Stander était l’organisateur en chef du parti de Manfred et avait dirigé sa campagne électorale en 1948. Quoique non-membre du parlement, il était le chef d’orchestre du Parti National et Shasa se disait qu’il était certainement membre du Broederbond, la Fraternité, société secrète de l’élite afrikaner.

Quand Manfred De La Rey les présenta l’un à l’autre, Shasa vit que Roelf Stander, le reconnaissant, lui jeta un regard un peu embarrassé.

« J’espère que vous n’allez une nouvelle fois pas me jeter des œufs à la figure, meneer Stander », lança-t-il à son vis-à-vis, qui rit jaune.

« À condition que vous ne fassiez pas un discours aussi mauvais que la dernière fois, meneer Courtney ». Lors de l’élection de 1948 qui vit Shasa être battu par Manfred De La Rey, c’était lui qui envoyait des hommes de main saccager ses réunions électorales. Bien qu’il arborât un sourire de circonstance, Shasa en éprouvait un ressentiment intact. Le Parti National n’avait jamais changé de tactique face à ses adversaires : il mettait à sac leurs réunions. Manfred De La Rey sentit bien l’hostilité qui régnait entre les deux hommes.

« Nous serons bientôt du même côté », fit-il, conciliant, en les prenant l’un et l’autre par le bras. « Je vais nous chercher une bière et nous trinquerons à l’oubli des maux passés ». Les deux hommes ayant tourné les talons, Shasa eut le loisir de scruter l’épouse de Roelf Stander. Elle était mince, presque maigre et se dégageait de sa personne quelque chose de las et de résigné, à telle enseigne qu’il fallut du temps, même à l’œil aguerri de Shasa, pour deviner à quel point elle avait pu être jolie et à quel point elle l’était encore. Elle tourna la tête vers lui, mais baissa les yeux au moment de rencontrer son œil unique.

Heidi De La Rey, n’ayant rien manqué de cet échange, lui prit le bras pour faire les présentations.

« Meneer Courtney, je vous présente ma chère amie Sarah Stander ». « Aangename kennis », fit-il en s’inclinant légèrement. « Enchanté, mevrou ». « Comment allez-vous, mon lieutenant ? » répondit-elle d’une voix calme. Il eut un léger mouvement de surprise, car il n’avait jamais fait mention de son grade depuis la guerre. Une telle chose aurait été mal vue.

« Nous sommes-nous déjà rencontrés ? » Chose rare, il était pris au dépourvu. Elle fit non de la tête puis reprit avec Heidi sa conversation sur le thème des enfants. Shasa n’en sut pas plus long, car à ce moment, Manfred lui tendit une choppe de bière et les trois hommes passèrent sur la terrasse pour regarder Lothar et Jakobus, l’aîné des Stander, préparer le barbecue. Tout intéressante que fut leur conversation – Manfred et Roelf Stander étaient des hommes fort instruits et intelligents – les pensées de Shasa le ramenaient à cette femme, maigre et blême, qui savait son grade de l’armée de l’air. Il voulait lui parler en tête à tête, chose difficile et dangereuse connaissant les Afrikaners, jalousement protecteurs de leurs femmes, et sachant bien qu’une tel geste aurait de quoi précipiter un vilain incident aux lourdes conséquences. Il se tint donc à l’écart de Sarah Stander, sans cesser néanmoins de l’observer attentivement. Il put discerner au fur et à mesure les courants d’émotions cachées qui s’échangeaient entre les deux familles. Les deux hommes semblaient très proches et il était évident que leur amitié venait de loin, mais il n’en allait pas de même avec leurs épouses. Elles étaient trop douces, attentionnées et élogieuses l’une avec l’autre, indice sûr d’un antagonisme féminin profondément ancré. Shasa enregistra cette découverte, car la connaissance des rapports et des faiblesses des hommes faisaient partie de la panoplie de son métier, mais il lui fallut attendre le crépuscule pour découvrir d’autres informations importantes.

Il saisit au vol un regard impromptu lancée par Sarah Stander à Manfred De La Rey pendant qu’il riait de bon cœur avec son époux ; il y reconnut à l’instant l’expression de la la haine, de cette espèce de haine si corrosive qu’une femme peut concevoir à l’égard d’un homme qu’elle a jadis aimé. Cette haine expliquait l’air las et résigné qui avait presque eu raison de la beauté de Sarah Stander. Elle expliquait aussi le ressentiment qui existait entre les deux femmes. Heidi De La Rey devait s’être aperçue que Sarah avait aimé son mari et que sous sa haine apparente elle l’aimait sans doute encore. Ce jeu de sentiments fascinait Shasa. Il en avait tant appris et avait si bien avancé dans ses projets en une seule journée qu’il se trouva fort satisfait quand Roelf Stander sonna l’heure du départ.

« Il est presque minuit. Allez ! en route, mauvais troupe ». Munis chacun d’une lampe-torche, ils firent grande effusion d’au revoir. Les filles et les femmes s’embrassèrent et Roelf Stander, suivi de son fils Jakobus, vinrent à la rencontre de Shasa pour lui serrer la main.

« Au revoir », dit Jakobus avec cette bonne tenue innée et ce respect des anciens inculqué en chaque enfant afrikaner dès la naissance. « J’aimerais bien un jour chasser le lion du Cap ». C’était un jeune et beau garçon de grande taille, qui devait avoir deux ou trois ans de plus que Lothar et qui, tout comme lui, avait été fasciné par les histoires de chasseur. Mais il y avait quelque chose de familier dans sa physionomie, qui pendant toute la soirée avait intrigué Shasa. Lothar se tenait auprès de son ami, souriant poliment, quand soudain l’évidence frappa Shasa. Les deux garçons avaient les mêmes yeux, les yeux pâles et félins de De La Rey. Pendant un instant, il fut à court d’explication, puis tout se remit en place. La haine de Sarah Stander s’expliquait. Manfred De La Rey était le père de son fils.

Shasa se tenait derrière Manfred sur la plus haute marche de la terrasse surélevée pour voir la famille Stander cheminer au loin dans les dunes. Leurs lampes-torches jetaient leurs lumières erratiques et les voix perçantes des enfants s’évanouissaient dans la nuit. Shasa se demandait s’il pourrait rassembler toutes les pièces du tableau dont il venait d’avoir un fugitif aperçu et découvrir toute l’étendue de la vulnérabilité de Manfred De La Rey, connaissance qui tantôt pourrait s’avérer cruciale.

Il pourrait assez facilement retrouver leur avis de mariage dans les registres pour comparer les dates du mariage et de la naissance du fils aîné de Sarah Stander, mais par quel charme pourrait-il apprendre d’elle le sens de son apostrophe de tout à l’heure, quand elle l’avait appelé « mon lieutenant » ? Elle l’avait déjà rencontré, c’était certain, mais quand et comment ? Shasa sourit, en amateur d’énigmes. Agatha Christie était l’un de ses auteurs favoris. Il se pencherait sur la question.

* * *

Shasa fut réveillé par la lumière grise de l’aube filtrant à travers les rideaux tendus au dessus de son lit et par un duo de gladiateurs bacbakiri qui se chantaient leurs airs compliqués quelque part dans les broussailles des dunes. Il retira le pyjama que Manfred lui avait prêté et enfila un peignoir, avant de quitter la cottage silencieux pour rejoindre la plage.

Il nagea nu, cinglant les eaux vertes et froides et plongeant sous les rouleaux successifs avant d’atteindre les eaux calmes ; puis il nagea parallèlement à la plage, à plus de cinq cent mètres de la rive. La probabilité de se faire attaquer par un requin était minime, mais cette éventualité pimentait sa joie. Quand le moment fut venu de rejoindre la terre ferme, il profita d’un grand rouleau qui le mena directement sur la plage. Il pataugea sur le rivage, riant, ivre d’euphorie.

Il gravit à pas de loup les marches de la terrasse surélevée pour ne pas éveiller la maisonnée, mais un mouvement dans un coin de son champ de vision l’arrêta. Manfred était assis dans un fauteuil de jardin, un livre à la main. Il était déjà habillé et rasé de frais.

« Bonjour, meneer, fit Shasa. Allez-vous pêcher aujourd’hui encore ? »

« Aujourd’hui, c’est dimanche, rappela Manfred. Je ne pêche pas le dimanche ».

« Ah oui ». Shasa se demandait pourquoi il se sentait coupable d’avoir aimé son bain de mer, puis il reconnut le livre relié en cuir noir que Manfred tenait en main.

« La Bible », fit-il remarquer. Manfred hocha la tête. « Ja, je lis quelques pages chaque matin avant de commencer ma journée, mais le dimanche ou quand je rencontre un problème particulier, j’en lis tout un chapitre. »

Je me demande combien tu en as lu avant de fourrer la femme de ton meilleur ami, se dit Shasa, avant de reprendre à haute voix : « Oui, les Écritures sont un grand réconfort » et de tâcher de ne pas se sentir trop hypocrite en remontant dans sa chambre pour s’habiller.

Heidi leur servit un petit-déjeuner pantagruélique, avec steaks et poissons marinés, mais Shasa mangea une pomme et but une tasse de café avant de s’excuser ainsi : « La radio prévoit de la pluie. Je voudrais arriver au Cap avant l’orage ».

« Je vous accompagne à votre avion », fit Manfred en joignant le geste à la parole. Ils ne pipèrent mot jusqu’au moment où leurs pieds foulèrent la piste d’atterrissage. Soudain, Manfred demanda tout à trac : « Et votre mère ? Comment va-t-elle ? »

« Elle se porte bien. Elle va toujours bien, on dirait même qu’elle ne vieillit pas. » Shasa regarda son compagnon et poursuivit : « Vous me demandez toujours de ses nouvelles. Quand l’avez-vous vue pour la dernière fois ? »

« C’est une femme remarquable », éluda-t-il, impassible.

« J’ai tâché de réparer comme je pouvais le tort qu’elle avait fait à votre famille », reprit Shasa, tandis que Manfred semblait ne pas avoir entendu. Il se figea en plein milieu de la piste, comme pour admirer le paysage, mais il avait le souffle court. Shasa les avait menés bon train.

Il ne tient plus la grande forme. Shasa jubilait intérieurement. Son souffle à lui était imperturbable et son corps était mince et dur.

« C’est beau », fit Manfred. Mais c’est seulement quand il s’accompagna d’un grand geste décrivant l’horizon que Shasa comprit qu’il parlait du paysage. En effet, le pays était beau, de l’océan jusqu’aux montagnes bleutées de Langeberge à l’intérieur des terres.

Manfred cita d’une voix douce : « Et le Seigneur lui dit: C’est là le pays que j’ai juré de donner à Abraham, à Isaac et à Jacob, en disant: Je le donnerai à ta postérité », puis il poursuivit : « Le Seigneur nous l’a donné. C’est notre devoir sacré de le maintenir pour le confier à nos enfants. Rien ne compte à côté de ce devoir. »

Shasa ne répondit pas. Il n’avait rien à redire à ce sentiment, quoique son expression, trop théâtrale, l’embarrassait.

« Nous avons reçu un paradis. Nous devons opposer nos vies à toute tentatives de l’abîmer ou de le transformer », poursuivit Manfred. « Ils sont nombreux à vouloir le faire. Ils se liguent déjà contre nous. Les temps à venir exigeront des hommes forts. »

De nouveau, Shasa se tint coi, mais son approbation se nuançait de scepticisme. Manfred se tourna vers lui : « Je vois votre sourire », dit-il avec sérieux. « Ne voyez-vous rien qui menace ce que nous avons construit ici à la pointe de l’Afrique ? »

« Comme vous venez de le dire, nous sommes au pays de Cocagne. Qui voudrait le changer ? » demanda Shasa.

« Combien de noirs employez-vous, meneer ? » Manfred semblait changer de sujet.

« Trente-mille, à peu près », répondit Shasa qui fronçait les sourcils, désarçonné.

« Alors vous apprendrez bientôt l’urgence de mon avertissement », grogna Manfred. « Il y a une nouvelle génération de fauteurs de troubles qui se dresse parmi eux. Des porteurs de ténèbres. Ils n’ont aucun respect pour le vieil ordre social que nos ancêtres ont prudemment édifié et qui nous a servi si fidèlement et si longtemps. Non, ils veulent le réduire en miettes. Comme les monstres marxistes qui ont démoli l’édifice de la société russe, ils veulent détruire tout ce que l’homme blanc a construit en Afrique ».

Le ton de Shasa se fit plus acide : « L’immense majorité de nos noirs est heureuse et obéit aux lois. Ils sont disciplinés et habitués à l’autorité, leurs coutumes tribales sont tout aussi strictes et contraignantes que les lois que nous imposons. Combien d’agitateurs y a-t-il parmi eux ? Quelle est leur influence réelle ? Pas beaucoup et pas grand-chose, à mon avis ».

« Mais le monde a plus changé depuis les quelques années qui nous séparent de la guerre que pendant les siècles précédents ». Manfred avait repris son souffle, il parlait avec force et éloquence dans sa langue à lui : « Les lois coutumières qui gouvernaient nos peuples noirs s’érodent quand ils quittent les campagnes pour se regrouper dans les villes en quête de confort. Là, ils apprennent tous les vices de l’homme blanc et les porteurs de ténèbres les cueillent comme des fruits mûrs avec leurs hérésies. Le respect qu’ils portent à l’homme blanc et à son État peut facilement se muer en mépris s’ils détectent la moindre faiblesse en nous. L’homme noir respecte la force et méprise la faiblesse, et le projet de ces nouveaux agitateurs est d’éprouver nos faiblesses et de les dénoncer ».

« Comment le savez-vous ? » demanda Shasa, qui s’en mordit les doigts tout aussitôt. Il n’avait pas l’habitude de poser des questions banales, mais Manfred lui répondit sérieusement.

« Nous avons un système développé d’informateurs parmi les noirs, c’est la seule manière pour une police de travailler efficacement. Nous savons qu’ils préparent une campagne massive de désobéissance aux lois, surtout celles qui ont été édictées ces dernières années : la loi sur les zones réservées, la loi de classification de la population, les lois sur les laissez-passer, toutes ces lois qu’il fallait faire pour protéger notre société compliquée de l’abomination de l’intégration raciale et du mélange des sangs. »

« À quoi ressemblera leur campagne ? »

« De la désobéissance organisée, du défi ouvert à la loi, des boycotts de commerces blancs et des grèves sauvages dans les mines et les usines ».

Soupesant ses intérêts, Shasa s’assombrit. Ce mouvement pouvait menacer directement ses entreprises. « Du sabotage ? » demanda-t-il. « Des destructions de propriété ? Ils veulent le faire, ça aussi ? »

Manfred secoua la tête. « Non, je ne crois pas. Les agitateurs ne sont pas d’accord entre eux. Il y a même quelques blancs, des anciens du Parti Communiste. Parmi eux, il y a quelques partisans de l’action violente et du sabotage, mais apparemment la majorité ne veut pas aller plus loin que les manifestations pacifiques, pour le moment en tout cas. »

Shasa soupira de soulagement et Manfred hocha la tête. « Ne vous réjouissez pas trop vite, meneer. Si nous n’arrivons pas à les empêcher, si nous nous montrons faibles aujourd’hui, ils feront monter les enchères. Voyez ce qui se passe au Kenya et en Malaisie. »

« Pourquoi ne raflez-vous pas les meneurs avant qu’ils ne se lancent ? »

« Nous n’avons pas de tels pouvoirs », fit remarquer le ministre.

« Eh bien, foutre ! il faudra vous les donner…»

« Ja, nous en avons besoin pour faire notre travail et nous les aurons bientôt. Mais en même temps, il faut laisser le serpent sortir sa tête hors du trou pour pouvoir la trancher ».

« Quand les désordres vont-il commencer ? » demanda Shasa. « Je dois prendre mes dispositions pour traiter les grèves et les perturbations… »

« C’est l’une des choses que nous savons encore mal, nous croyons que l’ANC elle-même ne l’a pas encore décidé… »

« L’ANC ? » jeta Shasa. « Mais ils ne peuvent pas être derrière tout ça. Ils sont là depuis au moins quarante ans et ils ne s’intéressent qu’aux négociations pacifiques. Leurs dirigeants sont de braves types. »

« Étaient de braves types », reprit Manfred. « Mais les vieux chefs ont été supplantés par des jeunes, beaucoup plus dangereux. Des gars comme Mandela, comme Tambo et d’autres encore plus mauvais. Comme je l’ai dit, les temps changent, et nous devons changer avec eux. »

« Je ne me doutais pas que le danger était réel à ce point ».

« Peu de gens le savent. Mais soyez-en sûr, meneer. Il y a un nid de serpents dans notre petit paradis. »

Ils marchèrent en silence jusqu’à la piste d’atterrissage en terre battue, où attendait le Mosquito bleu et argenté. Shasa monta dans le cockpit et prépara ses instruments, tandis que Manfred le regardait faire près de l’aile. Quand Shasa eut fini, il rejoignit Manfred.

« Il y a une autre façon de battre cet ennemi, dit Shasa. Cette nouvelle ANC militante. »

« Et quelle est-elle, meneer ? »

« Leur couper l’herbe sous le pied. Retirer aux noirs leur motifs de plainte », répondit Shasa.

Manfred resta de marbre, mais fixa son vis-à-vis de ses yeux jaunes implacables. Puis il lui demanda, prenant grand soin du choix de ses mots : « Proposez-vous de donner aux noirs des droits politiques, meneer ? Pensez-vous que nous devions capituler devant ceux qui crient comme des perroquets ‘Un homme, une voix’ ? – est-ce là ce que vous croyez, meneer ? »

La réponse de Shasa à cette question devait déterminer toute la suite des projets de Manfred, qui se demanda s’il aurait pu choisir un plus mauvais cheval. Un homme qui avait de genre d’opinions ne pouvait à aucun titre entrer dans le Parti National et encore moins posséder un portefeuille ministériel. Il fut profondément soulagé d’apprendre que Shasa rejetait cette idée avec mépris.

« Dieu du ciel ! Ce serait signer notre perte et la fin de la civilisation blanche sur cette terre ! Les noirs n’ont pas besoin de droit de vote, mais d’une part du gâteau. Nous devons favoriser l’émergence d’une classe moyenne noire, qui ferait tampon contre les révolutionnaires. Je n’ai jamais vu un homme chercher à changer la société quand il a le ventre et le portefeuille bien remplis  ».

Manfred se fendit d’un petit rire. « Vous avez raison, j’apprécie votre idée, meneer. Nous avons besoin de beaucoup d’argent pour payer notre concept d’apartheid. Il coûtera cher, mais nous acceptons ce prix. C’est pour cette raison que nous vous avons choisi. Nous attendons de vous que vous trouviez l’argent pour nous payer un avenir. »

Shasa tendit sa main et Manfred la saisit. « Sur une note personnelle, meneer, je suis heureux d’apprendre que votre épouse a bien pris note de ce que vous avez pu lui dire. Des rapports des renseignements intérieurs nous disent qu’elle a cessé de fréquenter les associations de gauche et qu’elle ne participe plus à leurs manifestations ».

« Je l’ai convaincue de la futilité de ces choses », fit Shasa en souriant. « Désormais, elle préfère l’archéologie à la bolchévie ».

Ils rirent de concert et Shasa rentra dans son cockpit. Les moteurs se lancèrent en crachant et en vrombissant et un nuage de fumée bleue sortit des pots d’échappement, avant de prendre une teinte plus claire. Il leva la main pour saluer Manfred et referma la verrière.

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