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Ortega y Gasset : L’origine sportive de l’État (2)

Suite et fin de notre traduction de l’essai de José Ortega y Gasset. L’original en espagnol est ici. Première partie ici.


Il convient maintenant de rappeler que, comme je l’ai dit à d’autres occasions (voyez Le thème de notre temps), l’histoire humaine semble avancer en suivant un rythme double : celui des âges et celui des sexes. Il y a des époques où l’on voit dominer l’influence juvénile, et d’autres où semble dominer l’homme adulte. À chaque fois que nous recherchons la sorte de société qui est apparue immédiatement après la forme informe que nous avons appelée « horde », nous tombons sur une société déjà dotée d’un début d’organisation. Le principe de cette organisation est tout simplement l’âge. Le corps social a augmenté ses effectifs et de horde, il s’est transformé en tribu. Or, les tribus primitives semblent divisées en trois classes sociales, mais il ne s’agit certes pas de classes économiques, comme le voudrait la thèse marxiste, mais de la classe des hommes d’âge mûr, de celle des jeunes et de celle des vieillards. Il n’y a pas d’autres distinctions, et évidemment, la famille n’existe pas encore. Elle existe si peu que tous les membres de la classe jeune s’appellent entre eux frères et appellent pères tous ceux de la classe plus âgée.

De là il ressort que la première organisation sociale ne divise pas le groupe en familles, mais en ce qui a été appelé des « classes d’âge ».

Cependant, la classe d’âge qui domine par son pouvoir et son autorité, celle qui commande et qui décide n’est pas celle des hommes d’âge mûr, mais celle des jeunes. En outre, cette classe-là est souvent la seule à exister et mille données, qu’il n’y pas lieu d’accumuler ici, montrent sans laisser le moindre doute, qu’originairement la seule classe organisée était la classe juvénile.

Que s’est-il passé dans ce passage de la horde informe à la tribu organisée ?

Les hordes pouvaient errer des années et des années sans se tomber dessus ; le nombre d’individus de l’espèce humaine était très réduit sur toute la planète. Mais il y eut évidemment un temps d’énorme prolifération pendant lequel la population se densifia. Les hordes étaient proches les unes des autres. Cette croissance démographique est le symptôme d’une plus forte vitalité de l’espèce, d’un développement et d’un perfectionnement de ses facultés.

Et il advient que les garçons appartenant à deux ou trois hordes voisines, décident, sous l’impulsion de cet instinct de sociabilité coétanée, de se rejoindre, de vivre en commun. Il est évident que ce n’est pas pour rester inactifs : le jeune est sociable, mais il aime les exploits, il a besoin de mettre à exécution des entreprises. Parmi eux surgit infailliblement un certain tempérament, plus imaginatif, plus audacieux ou plus habile, qui leur propose le grand coup d’audace. Ils éprouvent tous, sans savoir pourquoi, un étrange et mystérieux dégoût envers les femmes consanguines de leur parentèle avec lesquelles ils vivent en horde, envers les femme connues, et ils ressentent en imagination un appétit pour les autres femmes, les inconnues, celles qu’ils n’ont pas vues ou seulement entrevues.

Et alors a lieu une des actions les plus géniales de l’histoire humaine, de laquelle ont rayonné les conséquences les plus gigantesques : ils décident de voler les jeunes femmes des hordes lointaines. Mais l’entreprise n’a rien de facile : on ne s’empare pas impunément des femmes d’une horde. Pour les enlever, il faudra combattre et ainsi naît la guerre au service de l’amour. Mais la guerre suscite un chef et exige une discipline : accompagnant la guerre qu’inspirait l’amour, surgit l’autorité, la loi et la structure sociale. Mais l’unité de commandement et de discipline implique et développe en même temps l’unité d’esprit, une préoccupation commune pour tous les grands problèmes. Et en effet, dans ces associations de jeunes garçons, commencent le culte rendu aux pouvoirs magiques, les cérémonies et les rites.

La vie en commun inspire l’idée de construire un refuge stable et spacieux, qui ne soit ni une tanière temporaire ni un simple écran pour s’abriter du vent. C’est ainsi que la première maison édifiée par l’homme n’est pas la maison d’une famille qui n’existe pas encore, mais le casino des jeunes. Là, ils préparent leurs expéditions et accomplissent leurs rites ; ils s’y consacrent au chant, à la boisson et au frénétique banquet commun. Autrement dit, le « club » est, qu’on le veuille ou non, plus ancien que le foyer domestique, le casino plus ancien que la maison.

Il est interdit sous peine de mort aux hommes mûrs, aux femmes et aux enfants d’entrer dans le casino des jeunes gens, qui a été appelé « maison des célibataires » par les ethnologues, à partir de ses avatars ultérieurs. Tout ce qui se passe dans cette maison est mystérieux, secret et tabou. Il est surprenant d’apprendre que ces primitives associations juvéniles ont d’habitude le caractère de sociétés secrètes marquées par une discipline interne de fer, où se cultivent les compétences vitales de la chasse et de la guerre au moyen d’un sévère entraînement. Autant dire que l’association politique originaire est la société secrète, qui sert au plaisir et à la boisson mais qui est aussi parallèlement l’endroit où s’effectue le premier ascétisme religieux et athlétique. N’oubliez pas que la traduction la plus exacte du mot ascétisme est « exercice d’entraînement » et que les moines n’ont fait que reprendre le vocabulaire sportif employé par les athlètes grecs. « Askesis » était le régime de vie de l’athlète, remplie d’exercices et de privations. Il ressort de là que le casino des jeunes, première maison et premier « club » d’agrément, est aussi la première caserne et le premier couvent.

Les divinités sont, comme je l’ai indiqué, des divinités du chasseur : les animaux, et leur culte a un caractère orgiaque et magique. La bienveillance du pouvoir de l’animal transcendant était conquise en l’imitant dans son aspect et en faisant des gestes rituels qui deviennent des bonds et des danses frénétiques. Il y a des jours solennels où l’essaim juvénile se couvre de masques horribles figurant des gueules d’animal, et bat la campagne en dansant avec frénésie, agitant dans les airs un bout de bois qui tourne au bout d’une d’une corde et produit un son magique. En l’entendant, les femmes et les enfants prennent la fuite parce qu’il leur est interdit de voir la fantastique troupe de danseurs qui dans cette fête enivrante s’en vont faire la « razzia » de jeunes femmes lointaines. Le costume de guerre est le même que le costume de fête ; le masque. Et la fête, la chasse et la guerre resteront longtemps indifférenciées : pour cette raison, toutes les danses primitives sont des stylisations de gestes de chasseurs ou de combattants.

Ne croyez pas que ce que je viens de dire un peu à l’emporte-pièce, pour éviter une extension inopportune, n’est pas un ensemble de suppositions personnelles. Il est possible qu’en ce moment même, ce que j’ai décrit soit en gros en train de se passer sur plusieurs points de notre planète.

Nous voyons donc que la première société humaine, à proprement parler, est tout le contraire d’une réaction à des nécessités imposées. La première société est cette association de jeunes qui se consacre à l’enlèvement des femmes étrangères au groupe consanguin et à l’exécution de toutes sortes de prouesses barbares. Elle ressemble davantage à un Athletic Club qu’à un parlement ou un gouvernement de sévères magistrats. Que le lecteur me dise si ma proclamation d’une origine sportive de l’État lui semble aussi excessive qu’au départ.

Le stimulant de si magnifiques créations était à l’œuvre avec son tour rustique et primitif, le même qui, dans les époques polies de décadence et de romantisme, deviendra le rêve de la princesse lointaine. C’est de lui que provient l’exogamie ; c’est-à-dire la loi matrimoniale première, qui oblige à trouver femme en dehors de sa parentèle. La signification biologique que tout ceci revêt n’échappe à personne. Ce fut le vol, le rapt, qui fut le premier mariage, dont il reste des résidus et des traces symboliques dans nombre de formes ultérieures de la cérémonie conjugale, et jusqu’au vocabulaire amoureux qui nomme «transport », c’est-à-dire rapt, l’élan impétueux du sentiment érotique.

IV

Nous posons donc que le « club » des jeunes a déclenché dans l’Histoire les choses suivantes :

L’exogamie
La guerre
L’organisation autoritaire
La discipline d’entraînement ou ascétique
La Loi
L’association culturelle
Le festival de danses masquées ou Carnaval
La société secrète

Et tout cela de façon une et indifférenciée, c’est la genèse historique et irrationnelle de l’État. Une fois encore, nous découvrons qu’en toute origine, se trouve installée la grâce et non l’utilité.

Il est indubitable que cette époque, marquée par la prépondérance sans frein ni entrave de la rixe juvénile, était dure et cruelle. Il était nécessaire que le restant de la masse sociale cherchât à pourvoir à sa défense face à ces associations belliqueuses et politiques des jeunes gens. S’organise alors pour leur faire face l’association des vieux : le Sénat. Ceux-là vivent avec les femmes et les enfants de ceux qui ne sont ou ne se savent ni maris ni pères. La femme recherche la protection de ses frères et des frères de sa mère, devenant ainsi le centre d’un groupe social opposé au « club » des jeunes gens ; c’est la première famille, la famille matriarcale, dont l’origine est en effet réactive, défensive et opposée à l’État. Depuis lors, le principe de coétanéité est historiquement aux prises avec le principe de consanguinité. Quand l’un triomphe, l’autre se recule et vice versa.

Contentons-nous de ce schéma sommaire, suffisant pour mon propos voulant illustrer, à travers l’origine de l’État, la fécondité créatrice qui réside dans la puissance sportive. Ce ne fut ni l’ouvrier, ni l’intellectuel, ni le prêtre à proprement parler, ni le commerçant qui déclencha le grand processus politique ; ce fut la jeunesse, préoccupée par la féminité et disposée au combat ; ce fut l’amoureux, le guerrier et le sportif.

Je voudrais dire maintenant quelque chose au sujet de cette impulsion amoureuse, qui nous a révélé une si surprenante fécondité historique. Peut-être découvrirons-nous dans l’amour le prototype de la vitalité première, le parangon de la sportivité biologique. Mais cela rendrait mon essai interminable et je préfère diriger l’attention du lecteur vers des époques moins primitives et mieux connues de lui que cette heure blanche et matinale où je l’ai retenu jusqu’à présent.

Il convient en effet de montrer la fécondité de cette illumination surprenante, qui nous a encouragé à aborder le terrain ethnographique, pour clarifier bon nombre de problèmes encore indociles aujourd’hui, qui affectent l’étude des temps pleinement historiques. Il est certain que partout où l’on atteste la matérialisation authentiquement originaire d’un organisme politique, partout où l’on entrevoit la naissance d’un État, nous trouvons la présence d’un « club » juvénile, qui danse et qui combat.

Il est curieux de remarquer que les historiens de la Grèce et de Rome ne savent que faire de cette strate plus profonde et archaïque des institutions qu’ils rencontrent dans les cités grecques et latines. En ce qui concerne la Grèce, ces institutions ont pour nom « phylè », « phratrie », « hétairie ». Les hellénistes comprennent la signification de ces mots, mais jusqu’à une date récente, ils ne comprenaient pas ce qu’étaient les choses ainsi désignées. « Phylè » signifie tribu, non pas comme unité de gens apparentés par le sang, mais comme corps organisé de guerriers. « Phratrie » signifie groupe de frères et « hétairie », compagnie. Avant que n’existe la polis, la cité avec sa Constitution, le peuple grec était structuré par ces autres formes. Or la « phratrie », ou fraternité, qui a son correspondant chez les Aryens d’Asie sous la dénomination « sabha », n’est pas autre chose que la classe d’âge des jeunes, organisée en association de fête et de guerre. N’oublions pas, je l’ai déjà dit, que primitivement les jeunes gens appellent pères tous les hommes de la classe plus avancée en âge et qu’ils s’appellent frères les uns les autres. Quant à l’ « hétairie » ou compagnie, son nom indique clairement le principe associatif de société secrète, qui réunit autour d’un chef les jeunes garçons. C’est exactement la même chose que ce que les Germains appelaient « Gefolgschaft » ; c’est-à-dire, ceux qui suivent un homme loyalement, les « suivants ». Dans notre vocabulaire militaire, ce sens originaire demeure dans le mot « compagnie ».

La gent attique étaient trop intelligente, et l’acuité mentale est une inquiétude sublime et comme une neurasthénie merveilleuse qui défait facilement l’organisme. Par conséquent, tout ce qui était traditionnel à Athènes s’est rapidement effacé et le corps social entra, depuis lors, dans un processus de réformes utopiques qui finit par l’anéantir. C’est pour cette raison qu’en Attique il y a si peu de résidus de l’organisation primitive.

Mais à Sparte en revanche, on pense moins et on vit plus vigoureusement. Là, on trouve les « phratries » en pleine forme, sous forme d’organisation militaire. Les guerriers vivent ensemble et séparément de leurs familles ; la solidarité de leur association guerrière et culturelle est symbolisée par les fameux repas de « soupe noire », qui est un mets rituel. Il n’est pas étonnant qu’on situe à Sparte le mythe de l’Enlèvement d’Hélène, laquelle était d’abord une divinité lunaire, puis ensuite une étrangère. Qui voudrait comparer ce que nous savons de la vie militaire lacédémonienne avec n’importe quelle association de jeunes gens encore existantes chez les peuples appelés sauvages, les Masaï d’Afrique orientale par exemple, serait frappé de la ressemblance.

Si un excès d’acuité et d’inquiétude intellectuelle – il faut bien le reconnaître, l’histoire nous le montre assez – décompose l’État comme un acide, celui-ci atteint son plus haut point de solidité et de persistance quand un peuple modérément intelligent possède un certain don, étrange et inné, pour le commandement. Tel fut le cas de Rome, comme aujourd’hui de l’Angleterre. Ressemblance notable, ces deux peuples se caractérisent par leur conservation maniaque du passé.

Ainsi s’explique que Rome, étant apparue sur le terrain historique plus tard que la Grèce, conserve beaucoup plus de restes d’archaïsme. De fait, dans le sous-sol de la structure politique romaine, nous trouvons des résidus extrêmement anciens de ses institutions primitives – si vieux que même les archéologues romains les plus anciens ne les comprenaient déjà plus. À Rome, ces institutions se sont toujours conservées en tant qu’institutions religieuses, non pas qu’elles le fussent proprement ou exclusivement, mais parce que, comme on sait, toute institution archaïque qui a perdu l’actualité de ses autres interventions tend à se conserver en tant que phénomène religieux. Toutes les choses anciennes qu’on ne comprend plus se chargent d’électricité mystique et deviennent religieuses. Ce n’est pas par hasard que survivance et superstition sont synonymes.

Ainsi, il se fait que la plus ancienne division de l’État romain est la curie, mais quand nous la considérons dans le plein jour des temps historiques, les curies ne sont rien de plus que des associations de piété patriotique, où l’on rend un culte aux divinités tutélaires de la cité. On ne sait pas d’où vient le mot curie, et les Romains eux-mêmes ne le savaient pas. Les philologues contemporains se sont cassé la tête pour trouver son étymologie. Il ont fait le rapprochement avec Cures et Quintes – les hommes de la lance – mais ils n’ont pas pu confirmer cette origine. Nous verrons tout à l’heure qu’une autre étymologie, bien plus palpable, reçoit une illumination inespérée grâce à notre doctrine de l’origine de l’État.

Avec les curies, les plus anciennes institutions romaines sont les collèges et confréries ou compagnies de prêtres. Je ne parlerai pas des pontifes et des augures, bien qu’ils aient beaucoup à voir avec la thèse que nous défendons ici. Je préfère me référer à une association qui, par l’archaïsme de ses tenues de cérémonie, de ses pratiques rituelles et de ses chants, faisait déjà au Romain du deuxième siècle avant J. C. une impression mitigée, le comique le disputant au respect. Il s’agit de la corporation de prêtres appelés Salii. Comme presque toutes les institutions premières de Rome, celle-ci avait une structure duale, ayant deux corps de douze membres chacun. Elle était vouée au culte de Mars, le dieux latin qui symbole selon le temps, la guerre, l’agriculture et l’élevage. À certaines dates, surtout au mois de mars, les prêtres saliens célébraient leurs processions, pendant lesquelles ils faisaient une primitive danse de guerre. De là leur nom : Salii, du verbe salire : sauter, danser.

Le chef de chacun des corps, qui dansait devant les autres comme devant un chœur, s’appelait le prae-sul, celui qui danse devant – puisque le thème sul est le même que le thème sal. De là ex-sul, le banni, l’exilé ; c’est-à-dire celui a sauté au-delà de la frontière ; de là aussi in-sul-a, le rocher qui a sauté dans la mer. Les prêtres saliens portaient un costume qui semblait grotesque, mais qui était ni plus ni moins que le très ancien vêtement de guerre – l’habit porté par les patriciens jusqu’au septième siècle avant J. C. – et ils portaient des boucliers d’allure désuète. À Rome, on vénérait ces boucliers précisément parce qu’on n’avait pas idée de leur origine. Ils étaient conservés dans une sorte de manoir appelé curia saliorum. Cicéron rapporte qu’un incendie ayant frappé cette curie ou maison des saliens, on y avait trouvé la crosse royale de Romulus. Il y a bien une connexion entre cette société et la fondation de l’État romain. Le chant nommé carmen saliare était un hymne à Mars, sous des noms et avec des mots si anciens qu’aucun Romain ne les comprenait plus. Dans leur curie, ils célébraient, aux frais de l’État, des repas rituels si somptueux que tout gros gueuleton était appelé coena saliorum [repas de saliens].

Comme on le voit, nous découvrons dans cette société de danseurs guerriers tous les symptômes du « club » juvénile primitif. Et nous trouvons tout cela uni à la fondation de la société, autrement dit, de l’État romain. Leurs processions étaient au cœur d’une grande fête romaine qui prenait une allure orgiaque, du même genre que la fête des lupercales qui est en partie la racine de notre Carnaval. La lupercale est la fête de la louve, « totem » de la ville de Rome. Pendant cette fête, des citadins se déguisaient avec des peaux de loup et d’autres, vêtus en bergers, leur donnaient la chasse en se servant les uns et les autres de chardons avec lesquels ils menaçaient les passants. Cette fête de bergers qui donnent la chasse au loup ennemi se conserve, d’une manière semblable, dans beaucoup d’associations de jeunes hommes en Afrique et en Mélanésie.

Mais ce qui compte, c’est de remarquer que lorsque Rome détrôna ses rois, qui étaient étrusques et incarnaient la domination étrangère, les Romains voulurent revenir à leurs institutions primitives et s’organisèrent en république. C’est alors qu’apparurent subitement, sans que personne ne sache d’où provenait leur essence et leur nom, les plus hauts magistrats, suprêmes représentants de l’État : deux consuls. Que sont ces consuls ? Les grammairiens discutent encore aujourd’hui l’étymologie de ce vocable, mais parmi les diverses propositions, il y en a une préconisée entre autres par Mommsen, qui rattache ce vocable à exul, à insula et à prae-sul. Elle vient à point nommé pour terminer le cercle des origines politiques de Rome. D’après cette étymologie, consules signifie ceux qui dansent ensemble, autrement dit les deux prae-sules ou chefs des jeunes guerriers et danseurs, qui cohabitaient dans l’association de jeunes hommes. Leur maison et leur confrérie s’appelait curie. L’explication la plus récente de ce mot n’est autre que curia-coviria, c’est-à-dire co-virilité, réunion d’hommes jeunes. Cependant, il n’est pas évident de trouver sous la forme déchue de la corporation des prêtres saliens la survivance des « clubs » juvéniles primitifs, fondateurs de l’État romain. Mais, pour arriver à un sommet de convergences suggestives, souvenons-nous qu’au récit de fondation de la ville est enlacée la légende de l’enlèvement des Sabines, qui compte parmi les premières prouesses de Romulus et de ses compagnons. Notre interprétation permet de reconnaître dans cette légende un fait général et bien connu, caractéristique d’un stade de l’évolution sociale. Dans les rites matrimoniaux de Rome survit la trace du rapt originaire, puisque, comme chacun sait, l’épouse n’entre pas à pied dans la maison de son mari, mais celui-ci la soulève pour qu’elle ne foule pas le pas de la porte, symbolisant ainsi le fait qu’elle a été enlevée.

Mais le thème serait inépuisable. Laissons-là pour le moment ce dessin schématique sur l’origine sportive et festive de l’État.

2 Replies to “Ortega y Gasset : L’origine sportive de l’État (2)

  1. Mon cher Basile, tu aurais pu attendre qu’on ait digéré la première partie !
    Là encore, c’est du lourd !
    Je sens que je vais devoir faire…mon Rho !😄
    C’est toujours brillantissime mais ce qui me gène, comme dans la première partie, c’est qu’Ortega affirme des trucs démentis depuis par la science.
    Il est vrai qu’il attaque d’emblée en affirmant que celle-ci est des plus limitée dans son objet, notamment qu’elle ne recherche pas les causes premières des choses. Ce qui est faux.
    Dire que dans ce qu’il appelle une horde la famille n’existe pas, que tous les membres se considèrent comme frères et traitent tous les mâles plus âgés comme leur père, c’est une énorme connerie.
    La famille existe même chez les primates et chaque individu fait très bien la différence entre les simples membres du groupe auquel elle est rattachée et ses frères et soeurs de sang. Ce n’est que lorsque seul le mâle dominant peut engrosser toutes les femelles qu’ils peuvent se considérer comme demi-frères. Or, il semble bien que même au paléolithique, les humains ne fonctionnaient plus tout à fait comme cela. Ensuite, si les mecs d’une tribu avaient du systématiquement faire la guerre aux tribus voisines pour leur prendre leurs femmes, l’espèce humaine se serait éteinte depuis bien longtemps.
    Cette thèse fantaisiste est en contradiction totale avec l’autre assertion d’Ortega, à savoir que les jeunes mâles ne sont pas attirés par les femelles de leur « parenthèle », du fait de l’instinct naturel qui s’oppose aux accouplements aboutissant à une consanguinité néfaste pour la perpétuation de l’espèce.
    Il est donc inutile de se battre pour obtenir la fille ou la sœur d’un membre d’un autre clan, sauf si celui-ci compte plusieurs familles où d’autres jeunes mâles peuvent avoir eux aussi des vues sur la demoiselle en question. En général, ça se règle par un combat entre prétendants, pas par une guerre pouvant entraîner l’extermination totale d’une des deux tribus.
    La légende de l’enlèvement des Sabines n’est qu’une légende ; de tels faits se sont effectivement produits mais rarement.
    Même les tribus les plus primitives règlent généralement la nécessité de l’exogamie d’une façon bien plus pacifique même si certains rites comportent des simulacres d’affrontement et d’enlèvement.
    S’il en allait autrement, les peuplades en question finiraient par disparaître, soit du fait des morts au combat, soit de celui des infections entraînées par les blessures.
    Si un mec vient enlever ma nana, l’un de nous deux terminera les pieds devant ; et nos ancêtres n’avaient pas moins de couilles que moi.
    Ce qui a perduré bien plus que ces simulacres d’enlèvement, destinés à ménager la fierté de la femme autant que celle de l’homme, la première évitant ainsi la honte de se voir achetée comme une chèvre, et le second montrant ainsi sa vaillance et le courage dont il est capable pour emporter l’elue de sa bi… de son coeur, ce sont les demandes très protocolaires à la famille, les mariages arrangés, et le versement des dots.
    Les cadeaux qui permettent au prétendant de se concilier les bonnes grâces de la famille de la fille convoitée, ça existait déjà quand notre industrie reposait sur l’os, le bois et le silex…
    Et les échanges pacifiques entre tribus même celles des nègres les plus primitifs de Nouvelle Guinée, on en connait le formalisme depuis les années 30 à 50.
    Il est vrai qu’Ortega a écrit ce texte en 1924 mais même à cette époque, on savait déjà que l’enlèvement des femmes n’était pratiqué que par les peuples ayant institutionnalisé l’esclavage, comme les Turcs et les Arabes dont les descendants ont parfois l’air moins bougnoules grâce aux gènes des millions de femmes blanches enlevées sur nos terres lors de leurs incursions…ou achetées aux juifs qui pratiquaient le commerce d’esclaves Européens dont ils avaient d’ailleurs le monopole. Plus tard, ils se sont reconvertis dans celui des nègres qu’ils incitent maintenant à nous haïr en se gardant bien de leur dire que 80% de ceux qui ont achetés leurs ancêtres à d’autres nègres ou à des arabes avant de les revendre à des planteurs de coton ou de canne à sucre appartenaient à leur (((communauté)))…
    Passons.
    Tout çà pour dire que les thèses d’Ortega sont démenties par les faits même si ce qu’il énonce par ailleurs repose sur d’autres faits incontestés.
    Simplement, son interprétation est abusive. Il oublie que les pratiques sociales, notamment quand elles ont un caractère rituel, sont bien plus modelées par les mythes que par l’histoire.
    Ce sont les légendes, telle que celle de l’enlèvement des Sabines, ou, pour rester à Rome, de Romulus et Remus élevés par une louve, qui servent de trame aux symboles déployés dans les rites d’une civilisation.
    C’est pourquoi les prêtres se conforment aux gestes prétendument accomplis par leur messie imaginaire durant l’Eucharistie ; s’ils reproduisaient vraiment le comportement du youpin qui a inspiré cette légende, ils s’enculeraient comme des bonobos.
    Bon, ils le font aussi mais ils attendent que les fidèles soient sortis…

  2. J’ai été séduit par l’approche, mais déçu quand même par le développement, bien que je pense que l’auteur ai eu une intuition juste à la base.
    Voici quelques critiques en vrac.

    * l’état, du moins l’acceptation moderne, est liée à un territoire. A aucun moment il ne fait le lien entre ses « hordes » et le passage à la sédentarité
    * il y a une incohérence dans son raisonnement : si les jeunes hommes sont naturellement dégoûtés par les jeunes femmes de leur clan et vont voler celles des autres clans, pourquoi les autres clans défendraient ils leurs jeunes femmes libres plutôt que de les donner à ces males en mal d’amour puisque eux même en seraient dégoûtés ? Il serait bien plus simple de faire commerce des femmes plutôt que de la guerre.
    * les autres théories sur la formation de l’état sont simplement ignorées. Elles ne sont pas toutes stupides, et ça aurait été bien d’en faire une revue (c’est ce que font les scientifiques) avant d’en avancer une nouvelle, et de montrer en quoi la nouvelle explication explique mieux ou plus de choses que les anciennes.
    * pour moi l’état (des jeunes agressifs) ne s’oppose pas au matriarcat (des vieux sénateurs défensifs) car l’état est matriarcal (niaka voir l’état aujourd’hui) – à minima tout autant que patriarcal
    * et qui de la chasse et du territoire de chasse qui aurait tout aussi bien pu servir de prototype d’état en passant par la guerre pour les ressources, la défense des siens, etc…

    Bon, sur le fond, donner la source de l’état dans l’élan vital des jeunes hommes à se reproduire, pourquoi pas, je ne suis pas opposé à cette idée. Mais la démonstration n’est pas suffisamment convaincante.

    La sociobiologie moderne nous donne plusieurs éléments intéressants à ce sujet.
    On ‘sait’ par exemple que la nature produit plus de garçons que de filles et que ceux sont sont forcément en compétition pour le culs de ces dames. On sait que la guerre est corrélée au taux de jeunes hommes dans un groupe (chercher : YMS : young male syndrom). On sait que les virus et parasites modèlent aussi les relations sociales entre les groupes. Pas la peine d’aller chiper la femme du voisin si on se choppe une maladie ou un parasite au passage (et ça, on a des « instincts » très fort la dessus quoi qu’on en dise) (et je ne sors pas ça de mon chapeau, il y a des papiers qui en parlent). Une femme va chercher un male qui renforcer l’immunité de ses gosses.

    Etc…

    Mais c’est clair qu’il y a un lien entre sport, guerre, jeunesse, copulation, amour, santé, beauté …

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