Articles de fond Culture et Histoire

Ortega y Gasset : L’origine sportive de l’État (1)

José Ortega y Gasset était un philosophe espagnol qui incarnait mieux qu’aucun autre l’idée du gai savoir européen. Il eut comme élèves de futurs phalangistes qui le considéraient comme leur maître spirituel. Ce texte daté de 1924 n’a jamais été traduit en français à ma connaissance.


La vérité scientifique se caractérise par son exactitude et la rigueur de ses prévisions. Mais ces qualités admirables ne peuvent être conquises par la science expérimentale qu’en se maintenant sur le plan des problèmes secondaires et en laissant intactes les questions ultimes et décisives. Elle fait de ce renoncement sa vertu essentielle et il n’y a pas besoin d’insister sur le fait qu’elle mérite des applaudissements pour cette seule raison. Mais la science expérimentale n’est qu’une portion exiguë de l’esprit et de l’organisme humain. Là où elle s’arrête, l’homme ne s’arrête pas. Si le physicien, dessinant les faits, arrête sa main à l’endroit précis où sa méthode a donné ses conclusions, l’homme qui se trouve derrière tout physicien prolonge, qu’il le veuille ou non, la ligne commencée et la mène à bonne fin, de la même façon que notre regard, voyant un tronçon d’arc brisé, complète la zone courbe incomplète.

La mission de la physique est de rechercher, pour chaque fait qui se produit, son principe ; autrement dit le fait antécédent dont il découle. Mais ce principe, à son tour, a un principe antécédent et ainsi de suite, jusqu’à un premier principe originaire. Le physicien renonce à chercher ce premier principe de l’Univers, et il a bien raison. Mais je répète que l’homme dans lequel tout physicien a élu domicile n’y renonce pas et que, bon gré mal gré, son âme le porte vers cette cause première et énigmatique. Il est naturel qu’il en soit ainsi. Vivre, c’est incontestablement avoir affaire au monde, se diriger vers lui, agir en lui, s’occuper de lui. D’où l’on comprend qu’il est matériellement impossible pour l’homme, en vertu de ce cas de force majeure psychologique, de renoncer à la possession d’une notion complète du monde, d’une idée intégrale de l’Univers. Brute ou élaborée, elle incorpore dans l’esprit de chacun de nous, avec ou sans notre consentement, cette physionomie trans-scientique du monde et en vient à gouverner notre existence avec plus d’efficacité que ne le fait la vérité scientifique. De façon violente, le siècle dernier a voulu freiner l’esprit humain à l’endroit où l’exactitude s’épuise. Cette façon violente de tourner le dos aux problèmes ultimes, on l’appelait « agnosticisme ». Mais voilà une position qui ne se justifie pas et qui n’est pas plausible.

Pour la simple raison que la science expérimentale est incapable de résoudre à sa manière ces questions fondamentales, il n’y a pas lieu de faire le drôle de geste du renard de la fable devant les raisins trop hauts pour lui, et de les appeler « mythes » pour nous inviter à les abandonner. Comment serait-il possible de vivre en étant sourd à ces questions dernières et dramatiques ? D’où vient le monde, où va-t-il ? Quelle est la puissance définitive du cosmos ? Quelle est le sens essentiel de la vie ? Nous ne pouvons pas reprendre haleine en restant confinés dans une zone de thèmes intermédiaires, secondaires. Nous avons besoin d’une perspective intégrale avec au premier plan et en toile de fond, non pas un paysage mutilé, ni un horizon qu’on aurait amputé de la palpitation incitatrice des lointains extrêmes. Sans les points cardinaux, nos marches s’orienteraient mal. Et cette insensibilité aux questions ultimes n’invoque pas un prétexte suffisant en déclarant qu’on n’a pas trouvé la manière de les résoudre. Raison de plus pour sentir à la racine de notre être sa pression et sa blessure ! Quelqu’un a-t-il cessé d’avoir faim en apprenant qu’il n’allait pas manger ? Quand bien même ces interrogations resteraient insolubles, se soulevant jusqu’au pathétique devant la face bombée de la nuit, tandis que nous devenons ses clignotements d’étoiles – étoiles qui selon Heine, sont les inquiètes pensées d’or de la nuit elle-même. Nous nous orientons grâce au Nord et au Sud, qui n’ont pas besoin d’être des villes accessibles avec un simple billet de train.

Je veux dire par là qu’il ne nous est pas loisible de renoncer à prendre position devant les thèmes ultimes : qu’on le veuille ou non, d’une façon ou d’une autre, ils s’incorporent en nous. La « vérité scientifique » est une vérité exacte, mais incomplète et avant-dernière, laquelle s’intègre forcément dans une autre espèce de vérité, ultime et complète, bien qu’inexacte, que je ne vois pas d’inconvénient à appeler « mythe ». La vérité scientifique flotte donc dans la mythologie et la science même, en tant que totalité, est un mythe, l’admirable mythe européen.

II

Parmi ces questions ultimes, celle qui possède sans doute la plus forte influence sur notre destin quotidien, est l’idée que nous avons de la vie. Au XIXe siècle, qui était de soi et en toute chose enclin à l’utilitarisme, fut forgée une interprétation utilitaire du phénomène vital qui est arrivée jusqu’ à nous et qui peut même être considérée comme l’idée reçue dominante. Il s’agit de l’idée selon laquelle l’activité première de la vie consisterait à répondre à des exigences incontournables, à satisfaire des nécessités impérieuses. Toutes les manifestations vitales seraient des exemples de cette activité – les formes de l’animal étant identique à ses mouvements, l’esprit de l’homme à ses œuvres et à ses actions historiques. Une cécité congénitale fit que les hommes de cette époque n’avaient d’yeux que pour les faits qui semblaient, en effet, présenter la vie comme un phénomène d’utilité et d’adaptation. Mais tant la nouvelle biologie que les recherches historiques récentes disqualifient le mythe usé et proposent une autre idée de la vie, où celle-ci montre une mine plus gracile.

D’après cette idée, tous les actes utilitaires et adaptatifs, tout ce qui est réaction à des nécessités étroites, sont de la vie secondaire. L’activité originelle et première de la vie est toujours spontanée, luxueuse, d’intention superflue, c’est la libre expansion d’une énergie préexistante. Elle ne consiste pas à s’extérioriser sous la contrainte d’une nécessité, ce n’est pas un mouvement forcé ou un tropisme, mais bien plutôt la libérale génialité, l’imprévisible appétit. Le darwinisme croyait que l’espèce pourvue d’yeux avait été produite, en un processus millénaire, à cause de la nécessité ou de la convenance qu’il y avait à voir dans le cadre de la lutte pour la vie face au milieu. La nouvelle théorie de la mutation et son allié le mendélisme nous démontrent, avec une rigueur jamais connue en biologie, que la vérité se situe plutôt à l’opposé. L’espèce pourvue d’yeux apparaît subitement, capricieusement dirons-nous, et c’est elle qui modifie le milieu vital en créant son aspect visible. Ce n’est pas parce qu’il y a besoin de l’œil que celui-ci finit par se former, mais au contraire, c’est parce que l’œil apparaît qu’il peut ensuite servir d’instrument utile. De cette manière, le répertoire d’habitudes utiles que possède chaque espèce s’est formé par sélection et exploitation d’innombrables actes inutiles que l’être vivant s’est mis à exécuter par exubérance vitale.

De cette façon, nous pouvons distribuer les phénomènes organiques – animaux et humains – en deux grandes formes d’activité : une activité originaire, créatrice, vitale par excellence, qui est spontanée et désintéressée ; et une autre activité qui mécanise et exploite la première, et qui est de nature utilitaire. L’utilité ne crée pas, elle n’invente pas, elle ne fait qu’exploiter et stabiliser ce qui a été créé sans elle.

Laissant de côté les formes organiques et ne regardant qu’aux actions, la vie pleine nous apparaît toujours comme un effort, mais qui se divise en deux classes : l’effort que nous faisons pour le simple plaisir de le faire, comme dit Goethe : « C’est le chant qui jaillit de la gorge, qui prend le chemin le plus aimable pour celui qui le chante » ; et l’effort obligatoire qu’une nécessité imposée, non pas inventée ou sollicitée, nous somme de faire. Et puisque cet effort obligatoire, par lequel nous satisfaisons strictement une nécessité, s’illustre exemplairement par ce qu’on a coutume d’appeler le travail, cette deuxième classe d’efforts superflus trouve sa meilleure illustration dans le sport.

Ce qui nous amène à modifier la hiérarchie invétérée et à considérer l’activité sportive comme première et créatrice, comme la plus élevée, la plus sérieuse et importante de la vie ; l’activité laborieuse n’étant que sa décantation et son précipité. Qui plus est, la vie proprement dite a toujours ce tour sportif, alors que l’autre forme revient plus ou moins à une mécanisation et à un simple fonctionnement. La vitale, c’est la formation du bras et son répertoire de mouvements possibles ; une fois donné le bras et ses possibilités, sa trajectoire dans chaque cas n’est qu’une question de mécanique. De même, les yeux une fois faits, les lois de l’optique physique s’accomplissent dans la vision, mais avec ces lois physiques, on ne fait pas un œil. Christine de Suède répondait à Descartes, qui soutenait que les corps vivants étaient de nature mécanique, qu’ « elle n’avait jamais vu d’horloges mettre au monde des petits horlogeons ».

Je veux dire par là que l’action utilitaire n’ouvre pas la possibilité de nouvelles créations de la part de la puissance sportive, n’en inspire pas et n’en donne pas le prétexte. Autrement dit, dans tout processus vital, ce qui est premier, le point de départ, c’est une énergie de signification superflue et absolument libre, aussi bien dans la vie corporelle que dans la vie historique. En retraçant l’histoire de toute existence vivante, nous ne manquerons pas de découvrir que la vie fut d’abord une prodigue invention de possibilités, puis une sélection par laquelle certaines se fixent et en quelque sorte se solidifient en habitudes utilitaires. Il suffirait que chacun fasse glisser son attention à rebours sur le film de sa vie pour voir qu’à chaque fois son destin individuel a consisté en la sélection que les circonstances affectives ont opérée parmi ses possibilités personnelles. L’individu que nous finissons par devenir au cours de notre vie n’est qu’une des nombreuses variantes de ce que nous aurions pu être, lesquelles demeureront sans réalisation, comme autant de soldats morts dans notre armée intérieure. Pour cette raison, il importe beaucoup que nous pénétrions dans l’existence avec une grande richesse de possibilités, de sorte que l’élagage fatal qu’est le destin épargne toujours nos puissances inviolées et robustes. Cette abondance de possibilités est le symptôme le plus caractéristique de la vie vigoureuse, tandis que l’utilitarisme, en s’en tenant au strict nécessaire, à la manière d’un malade qui économise ses mouvements, est le symptôme de la faiblesse et de la vie diminuée.

La réussite dépend ainsi de la richesse de possibilités avec laquelle nous pénétrons dans l’existence. Chaque coup que nous en recevons doit n’être qu’un excitant pour de nouveaux essais.

Pardonnez-moi, mais je ne peux jamais présenter cette idée sans prendre la tangente d’une scène qui me revient en mémoire comme son symbole, la scène de victoire que les clowns avaient l’habitude de représenter quand les enfants de ma génération allaient au cirque. Le clown apparaissait, son visage livide enfariné, se posait quelque part sur la piste, sortait de sa sacoche un pipeau puis se mettait à en jouer. A ce moment, le directeur du cirque faisait son apparition pour lui dire qu’il n’avait pas le droit de jouer du pipeau à cet endroit. Peu impressionné, le clown allait se placer à un autre endroit et reprenait sa musique, mais alors le directeur revenait, irrité, et lui arrachait le pipeau mélodieux. Toujours imperturbable devant une telle infortune, le clown attendait que le directeur se fût éloigné et, plongeant la main dans son insondable sacoche, en tirait un autre pipeau, dont il tirait de nouvelles lignes mélodiques. Mais le directeur inexorable revenait encore et lui arrachait à nouveau son objet harmonieux. Mais le sac du clown était une matrice cosmique et inépuisable d’où il tirait sans cesse de nouveaux instruments de musique joyeux et retentissants, ou bien mélancoliques et doux. La mélodie triomphait toujours du veto du destin et remplissait l’atmosphère en communiquant sa glorieuse générosité, son abondance impétueuse et invincible, à tous les spectateurs. Nous ressentions une exaltation croissante, comme si le torrent d’une étrange énergie émanait de ce sifflement glorieux que le clown modulait, imperturbable, assis sur la rambarde du cirque. J’en suis venu plus tard à penser que ce clown aux pipeaux était une forme burlesque et moderne du vieux Pan sylvestre que les Grecs adoraient en tant que symbole de la vitalité cosmique. Comme il est serein le Pan capriforme, qui dans le soir déclinant joue de sa flûte divine, dont le son magique suscite des résonances en toutes choses : la source et la feuille frissonnent, l’astre frémit et les boucs dansent à l’orée du bois !

Dans ces conditions, je dirais sans plus de cérémonie que la vie est une question de pipeaux. Le plus nécessaire, c’est le superflu ; celui qui se contente de répondre strictement à la nécessité qui survient sera écrasé par elle ; la vie a triomphé sur la planète par le fait qu’au lieu de s’en tenir à la nécessité, elle l’a inondée, elle l’a noyée sous d’exubérantes possibilités, permettant que l’échec de l’une servît de pont à la victoire de l’autre.

Pour cette raison, le mot qui a pour moi au plus haut point la saveur de la vie, un des plus jolis mots du dictionnaire, c’est le mot « incitation ». Ce vocable n’a de sens qu’en biologie. La physique l’ignore. En physique, une chose n’est pas une incitation pour une autre, mais seulement sa cause. Précisons que la différence entre l’une et l’autre est que la cause produit un effet qui lui est proportionné. La boule de billard qui en cogne une autre lui transmet une impulsion qui est en principe égale à celle qu’elle portait : en physique, l’effet est égal à la cause. Mais lorsque la tige de l’éperon touche à peine le flanc du pur-sang, celui-ci fait une courbette magnifique, généreusement disproportionnée par rapport à l’impulsion de l’éperon. L’éperon n’est pas une cause, mais une incitation. Il ne faut au pur-sang que de très faibles prétextes pour être incité de façon exubérante, car chez lui, répondre à une impulsion extérieure, c’est monter en flèche. Les courbettes des chevaux sont en vérité une des images les plus parfaites de la vie vigoureuse, pas moins que la tête nerveuse, l’œil inquiet et les veines tremblantes du cheval de race. Ce devait être un magnifique animal, celui que Caligula appelait « Incitatus » et qu’il nomma sénateur romain.

Misérable la vie qui manquerait de ces ressorts élastiques qui la rendent prompte aux essais et aux bonds ! Triste la vie qui dans son inertie laisse passer les instants, sans exiger que toutes les heures ne se rapprochent, vibrantes comme des épées ! Il est pénible de penser qu’il nous faut vivre dans une époque d’inertie espagnole et de se souvenir de ces sauts de coursier ou de tigre que furent les meilleures époques de l’Espagne ! Où s’est donc ensommeillée une pareille vitalité ? Attend-elle sous la vétuste terre une sorte de résurrection ? Je veux croire que c’est le cas. Ayant choisi de me nourrir d’images, je me suis formé celle-ci :

Cordoue est l’une des villes qui a le sous-sol le plus riche au monde du point de vue historique. Sous les pieds de son humble et tranquille population reposent les restes de six civilisations, romaine, goth, arabe, hébraïque et espagnole classique et romantique. Chacune d’entre elle peut être résumée par un grand nom : Sénèque, Alvaro, Averroes, Maimonide, Góngora et le duc de Rivas. Quel splendide essaim d’incitations piquantes comme des éperons ou des abeilles ! Cet énorme trésor d’insigne vitalité gît enseveli sous l’inertie qui s’est installée à la surface. On dirait que Cordoue est un rosier qui exhibe à tous les vents ses sordides racines et qui enfouit ses roses sous la terre. J’en veux pour preuve que dans la rue Claudio Marcelo, le bâtiment où se trouve aujourd’hui le commissariat de police, et plus précisément le patio où l’on conduit les poivrots pour les soumettre au rite archaïque de l’ammoniaque, qui attenait jusqu’à récemment à une maison seigneuriale, propriété d’une dame de haut lignage. Il y a quelques années, des ouvriers travaillant dans ce patio à un chantier quelconque, heurtèrent de leur pic un objet résistant. Ils regardèrent avec soin et découvrirent la petite oreille d’un cheval de bronze. Ils creusèrent un peu plus et, émerveillés, virent émerger, comme si elle avait fleuri dans la terre, une splendide tête de cheval, puis le début d’une figure équestre de style romain. C’était probablement la statue de Claudius Marcellus lui-même. Ils en parlèrent à la propriétaire, celle-ci voulut savoir combien lui coûterait l’exhumation de la statue équestre. Le prix lui parut élevé, elle ordonna que le trou fût rebouché. Bien que l’histoire paraisse incroyable, notre « Incitatus » espagnol reste encore aujourd’hui enseveli, avec son encolure aux veines brisées et le bout du nez prompt à l’écume. Et comme les pêcheurs de Bretagne qui, se penchant les soirs de bonace sur le bord de leurs barques, croient entendre la rumeur de cloches submergées qui sonnent au fond des eaux, on se demande si en posant l’oreille sur la terre, on ne discernerait pas le hennissement exaspéré de ce cheval de bronze.

Mais laissons-là ces images et poursuivons notre chemin.

III

Les jeunes ! … Je voudrais un jour parler plus amplement de cet admirable gisement de secrets que nous découvrons en s’essayant à la psychologie de la jeunesse. En général, il faut s’attaquer à la grande question des études biologiques ; l’enfance, la jeunesse, l’âge mûr et la vieillesse.

Permettez-moi d’augurer dans des temps très proches la convergence de l’attention scientifique sur ce problème des âges de la vie, commun à tous les organismes et pas seulement chez l’animal, la plante et l’homme. Spengler n’a fait ici, comme en beaucoup d’autres choses, qu’ouvrir la chasse à contre-saison, sans maturité et sans mesure. Mais dans les cinq prochaines années– je rappelle au lecteur mon pronostic – le fait tragique de la « sénescence des races » sera un des grands thèmes de la méditation intellectuelle. Parallèlement, la biologie se convaincra que le secret de la vie doit être palpé en faisant ressortir ce fait aussi évident que négligé : l’inévitabilité de la mort.

Mais aujourd’hui, je me limiterai à un seul trait, caractéristique de la psychologie juvénile.

Un pédagogue anglais a publié l’an passé une étude sur la psychologie de l’enfance. L’auteur se préoccupait de savoir s’il y avait matière à établir une succession claire de périodes dans le développement de la vie infantile. Pour ce faire, il a cherché une activité spirituelle libre d’influences volontaires et externes, pour examiner les variations qui s’y produisent année après année. Il l’a trouvée dans les rêves. En analysant les rêves de l’enfant, il a vu qu’on pouvait distinguer trois étapes : à la première, l’enfant rêve qu’il est en train de jouer tout seul ; à la deuxième, un nouveau personnage apparaît dans ses rêves, un autre enfant, mais qui ne joue d’autre rôle que celui de spectateur, étant là pour le voir jouer. Puis vient une dernière étape, proche de la puberté, pendant laquelle fait irruption dans le rêve de l’enfant tout un groupe de garçons qui jouent avec lui, essaim fort agité dans lequel sa personne individuelle est plongée.

C’est en effet une des forces décisives de l’âme de l’adolescent qui ne fait qu’augmenter dans la pleine jeunesse : le désir de cohabiter avec d’autres garçons de son âge. Est rompu l’isolement de la prime enfance et la personnalité du garçon se répand complètement dans le groupe de pairs du même âge. Il ne vit déjà plus par et pour lui ; il ne veut plus et ne sent plus en tant qu’individu, absorbé qu’il est par la personnalité anonyme du groupe qui pense et sent à sa place. D’où vient le fait que l’adolescence et la jeunesse sont la saison des amitiés. En celle-ci, l’homme dont l’individualité n’est pas encore formée, vit enveloppé dans l’essaim juvénile qui voltige dans les vergers de l’existence, indivis et inséparable, là où les vents le portent. J’appelle cet appétit souverainement sociable l’instinct de coétanéité.

L’an passé, un enfant de douze ans qui m’est très proche et dont l’âme est très propre, svelte et parfumée, est venu voir sa mère pour lui dire : « maman, demain nous allons en excursion, tous les gars du collège, les filles aussi. Je voudrais que tu me repasses bien ma veste, que tu me donnes une pochette de costume en soie et cinq pesetas pour acheter des bonbons. » Comme ce garçon a le tempérament masculin, rude et négligé, sa mère, surprise d’une exigence aussi délicate, lui a demandé d’où elle sortait. L’enfant, habitué à livrer entièrement ses secrets à sa mère, a prononcé ces paroles délicieuses : « Maman, tu sais… c’est que les filles nous plaisent déjà ». Il n’a pas dit : « les filles me plaisent ». Le côté délicieux de cette phrase réside dans le « nous ». Et en effet, les filles ne lui plaisent pas encore à lui, individuellement parlant. Ce qui s’est passé, c’est que dans le groupe scolaire, comme tel, avait poussé la curiosité pour la femme, la vague notion d’une attractivité féminine et surtout le premier soupçon de la grâce dynamique que possède le combat galant, exigeant et romantique que l’homme livre au rejet féminin. La première impulsion de la puberté avait touché le groupe avant l’individu et la gentille cohue de la classe se disposait, pleine d’allant et de cohésion comme une équipe de football, à aller reconnaître le lendemain les rivages de l’éternel féminin. Pas besoin d’ajouter qu’en cette fameuse journée, au milieu de son groupe de collégiens qui faisait face aux filles, ironiques et revêches, il se figea dans la paralysie et n’osa même pas les soudoyer avec des bonbons.

4 Replies to “Ortega y Gasset : L’origine sportive de l’État (1)

  1. Cher camarade Basile, tu es non seulement un national-socialiste de référence mais aussi un vrai nexialiste capable de nous guider au milieu des étoiles…
    Ce texte est génial et la traduction que tu en as faite est magnifique. Tu maîtrises de façon extraordinaire non seulement notre langue mais celles des génies que tu traduis. Génie dont tu n’es manifestement pas toi-même dépourvu…
    La vache… Il fallait aller le chercher, ce texte écrit en espagnol en 1924 !
    C’est vraiment éblouissant. Je ne suis pas d’accord sur tout ce que j’ai lu mais j’avoue être incapable d’en formuler une quelconque critique un tant soit peu argumentée. Il va me falloir des jours pour tout assimiler.
    Ce n’est pas un pavé, c’est un mégalithe digne de ceux édifiés par nos aïeux et manifestement bien plus riche de sens.
    Je vais déjà commencer par me documenter sur son auteur qui était effectivement un phare de la pensée Espagnole et Aryenne.

    1. @ Rho.
      Merci bien cher camarade c’est trop d’honneur! Mais je ne mérite pas le titre de nexialiste, je suis une quiche en sciences (si tu voyais mes bulletins scolaires ! Ma prof de maths en 3è avait écrit : « Porte de belles chemises » comme appréciation !) Mais quand je tombe sur quelque chose d’intéressant, je me sens l’envie et le devoir de le faire partager à mon clan virtuel 🙂

  2. @Basile : le nexialiste, dixit Van Vogt, c’est un mec qui s’intéresse à tout et qui trouve dans un domaine des solutions qui peuvent s’appliquer à un autre. En laissant sur le cul tous les brillants spécialistes. C’est un esprit original et donc rarement le premier de la classe car il n’est pas assez conformiste pour ça.
    Quand on est vraiment différent du troupeau, on aspire pas du tout à être le plus zélé des moutons…
    @Jim33 : Tu as raison, beaucoup de ces gars sont déconnectés de la vie. Comme le fameux Villani qui est un génie en maths mais tellement con qu’il soutient Macron !
    Quand on passe sa vie à résoudre des problèmes abstraits, on est largué quand on est face à un truc bien concret.
    Ceci dit, il y a des exceptions. Tu peux trouver des mecs qui sont des tronches dans leur domaine et ont la tête sur les épaules. Un gars comme Kevin MacDonald mériterait un prix Nobel pour avoir démonté presque toutes les impostures scientifiques des juifs et c’est une lumière pour tous les camarades de la planète.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *