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Wilbur Smith : Rage – chapitre XI

La publication du roman Rage ayant été interrompue il y a deux ans, nous la reprenons à partir d’aujourd’hui et à raison d’une partie chaque jeudi. Le sommaire des parties déjà traduites est ici.

Nous sommes en Union sud-africaine au début des années 1950. Le personnage principal, Shasa Courtney, est un mâle alpha et un homme d’affaires qui a hérité une grande fortune de sa mère, nommée Centaine. Il fait partie de la fraction de l’élite d’ascendance britannique. Tara, sa sotte de femme, est tombée sous le charme du militant congoïde Moses Gama. Quant à Kitty Godolphin, c’est une jeune journaliste étatsunienne qui fait un reportage sur la situation sud-africaine.


Shasa rentra au Carlton le lendemain à neuf heures. Toujours en tenue de soirée et en cravate noire, il évita le hall et monta par les escaliers de service depuis le garage souterrain. Centaine et Blaine occupaient la suite affaires, et Shasa avait la suite plus petite en face dans le couloir. Il craignait de les rencontrer, vêtu comme il l’était à cette heure de la matinée, mais il eut de la chance et parvint à sa chambre sans la moindre anicroche.

Quelqu’un avait glissé une enveloppe sous sa porte, et il la ramassait sans intérêt particulier lorsqu’il vit le logo de Killarney Film Studios sur le rabat. C’était le studio où travaillait Kitty Godolphin, il eut un sourire et déchira le rabat de l’ongle.

Cher M. Courtney,
Les rushes sont franchement géniaux – vous êtes encore mieux qu’Errol Flynn à la caméra. Si vous voulez les voir, appelez-moi au studio.
Kitty Godolphin.

Sa colère s’était apaisée, et il était amusé par son impertinence, et, bien que la journée s’annonçât bien remplie – déjeuner avec Lord Littleton, et rendez-vous tout l’après-midi – il appela le studio.

« Vous tombez pile au bon moment, lui dit Kitty. J’allais sortir. Vous voulez voir les rushes ? Très bien, vous pouvez venir ce soir à six heures ? »

Elle souriait de ce sourire d’enfant, un éclat vert malin et moqueur dans les yeux en arrivant au comptoir de réception du studio pour lui serrer la main et le conduire dans le complexe jusqu’à sa salle de projection. « Je savais que je pouvais compter sur la vantardise masculine pour vous faire venir ici » l’assura-t-elle.

Son équipe était affalée en vrac au premier rang des sièges dans la salle de visionnage, fumant des Camel et buvant du Coca. Mais Hank, le cameraman, tenait la bande du film dans le projecteur, prête à être lancée, et ils la visionnèrent en silence.

Lorsque les lumières se rallumèrent, Shasa se tourna vers Kitty et admit : « Vous êtes bonne – j’ai globalement l’air d’un idiot grâce à vous. Et bien sûr vous pouvez toujours couper au montage les passages où je me suis bien défendu. »

« Vous n’aimez pas ? » sourit-elle en retroussant son petit nez, faisant reluire ses taches de rousseur comme de petites pièces d’or.

« Vous êtes une tireuse d’élite opérant à couvert, et je suis à découvert avec tout le dos exposé. »

« Si vous m’accusez de trucage, lança-t-elle, que dites-vous de m’emmener voir comment les choses se passent vraiment ? Montrez-moi les mines et les usines Courtney, et laissez-moi les filmer ! »

C’était donc pour cette raison qu’elle l’avait appelé. Il sourit intérieurement, mais demanda : « Vous avez dix jours de libres ? »

« J’en ai autant qu’il faudra », l’assura-t-elle.

« Très bien, commençons par un dîner ce soir. »

« Super ! » s’enthousiasma-t-elle, et, se retournant vers son équipe : « Mazel-tov, les gars, M. Courtney nous invite tous à dîner ce soir ! »

« Ce n’est pas exactement ce à quoi je pensais » murmura-t-il.

« Vraiment ? » Elle lui fit son minois de fillette innocente.

Kitty Godolphin était une invitée qui en valait la peine. Son intérêt à tout ce qu’il disait ou montrait était flatteur et sincère. Elle regardait ses yeux ou ses lèvres lorsqu’il parlait, et se penchait parfois si près qu’il pouvait sentir son souffle sur son visage, mais jamais ils ne se touchèrent vraiment.

Pour Shasa, son attrait était renforcé par sa propreté personnelle. Lors des jours qu’ils passèrent ensemble dans le désert chaud et poudreux de l’ouest ou dans les forêts de l’est, écumant les moulins à papier ou les usines d’engrais, observant les bulldozers emporter dans des volutes noires de poussière le rebut des dépôts de charbon ou mourant de chaud dans les profondeurs de la grande mine de H’ani, Kitty fut toujours fraîche et pimpante. Même dans la poussière, ses yeux étaient clairs et ses petites dents égales resplendissaient. Où et quand elle trouvait l’occasion de rincer ses vêtements, il ne put jamais le déterminer, mais ils étaient toujours propres et nets, et son haleine, lorsqu’elle se coulait près de lui, était toujours douce.

C’était une professionnelle. Cela impressionnait Shasa également. Elle allait jusqu’au bout pour obtenir les bandes qu’elle voulait, sans tenir compte de la fatigue ou des risques. Il dut lui défendre de chevaucher la rambarde extérieure de l’ascenseur incliné du puits principal de la mine pour filmer la descente dans l’abîme, mais elle y revint plus tard pendant qu’il était en réunion avec le directeur de la mine, prit exactement le cliché qu’elle souhaitait, et désarma par ses sourires la colère qui le prit lorsqu’il le découvrit. Sa propre équipe la traitait avec une ambivalence qui amusait Shasa. Ils nourrissaient pour elle une affection sincère, et se montraient envers elle extrêmement protecteurs, comme s’ils étaient ses grands frères, le tout sans dissimuler leur fierté de ses exploits. Mais, dans le même temps, ils étaient saisis de crainte respectueuse devant sa quête rigoureuse d’excellence, pour laquelle elle n’hésiterait pas à les sacrifier, ils le savaient bien – comme du reste tout autre chose qui pourrait lui faire obstacle. Son tempérament, quoique rarement manifeste, était impitoyable et acrimonieux, et, lorsqu’elle donnait un ordre, avec quelque suavité qu’il fût prononcé ou quelque doux que fût le sourire qui l’accompagnait, ils n’en menaient pas large.

Shasa se trouvait également affecté par les sentiments profonds qu’elle avait conçus pour l’Afrique, sa terre et son peuple. « Je pensais que l’Amérique était le plus beau pays du monde » avait-elle doucement dit un soir, tandis qu’ils regardaient le soleil se coucher derrière les grandes montagnes désolées du désert occidental. « Mais, quand je regarde ça, j’y pense à deux fois. »

Sa curiosité la conduisit dans les baraquements où étaient logés les employés de la société Courtney, et elle passa des heures à parler aux ouvriers et à leurs femmes, filmant tout, les questions et les réponses des mineurs noirs et des surveillants et contremaîtres blancs, leurs maisons, la nourriture qu’ils mangeaient, leurs loisirs et leurs pratiques religieuses. À la fin, Shasa lui demanda : « Alors, que dites-vous de l’oppression que je leur fais subir ? » « Ils vivent bien » concéda-t-elle.

« Et ils sont heureux » insista-t-il. « Admettez-le. Je ne vous ai rien caché. Ils sont heureux. »

« Heureux comme le sont des enfants » répondit-elle. « Tant qu’ils vous regardent comme leur gentil papounet. Mais combien de temps pensez-vous encore pouvoir les abuser ? Combien de temps avant qu’ils vous voient repartir dans votre bel avion au Parlement pour y faire d’autres lois auxquelles ils devront obéir, et qu’ils se disent ‘Hé ! Moi aussi j’aimerais bien faire ça’ ? »

« En trois cents ans de gouvernement blanc, les gens de ce pays ont tissé un tissu social qui nous a tous maintenus soudés. Ça fonctionne bien, et je ne voudrais certainement pas qu’on le déchire sans savoir ce qui va le remplacer. »

« Et pourquoi pas la démocratie, pour commencer ? » suggéra-t-elle. « Ce n’est pas une mauvaise idée de remplacement – vous savez, c’est l’avis de la majorité qui doit prévaloir ! »

« Vous oubliez la contraposée » répliqua-t-il. « Les intérêts de la minorité doivent être préservés. Ce n’est pas comme ça que ça marche en Afrique. Les Africains ne connaissent et ne comprennent qu’un principe : le vainqueur rafle tout et ne laisse à la minorité que ses larmes pour pleurer. Voilà ce qui va arriver aux colons blancs du Kenya si les Britanniques capitulent devant les tueurs Mau-Mau. »

Ainsi se querellaient-ils durant les longues heures de vol qui les transportaient sur les énormes distances du continent africain. D’une destination à l’autre, Shasa et Kitty montaient à l’avant du Mosquito, le casque et le masque à oxygène étaient trop larges pour elle et la faisaient paraître encore plus jeune et juvénile. David Abrahams pilotait le De Havilland Dove de l’entreprise, plus lent mais plus confortable, l’équipe et l’équipement de tournage embarquaient avec lui, et, bien que la majeure partie du temps de Shasa au sol se passât en réunions avec ses directeurs et administrateurs, il lui restait un temps appréciable qu’il pouvait consacrer à la séduction de Kitty Godolphin.

Shasa n’avait pas l’habitude d’une résistance prolongée chez les femmes qui méritaient son attention soutenue. Il les emmenait parfois en vol, mais toujours avec des coups d’œil furtifs par-dessus l’épaule, et elles finissaient généralement par aller se dissimuler dans la chambre la plus proche, oubliant négligemment de tourner la clé dans la serrure ; et il s’attendait à ce que les choses voulussent bien aller de même avec Kitty Godolphin.

Voir sous ses blue-jeans était sa haute priorité, l’idée de la convaincre que l’Afrique n’était pas l’Amérique, et qu’on y faisait les choses au mieux, arrivant loin derrière. Au bout des dix jours, il n’avait réussi dans aucune de ses deux entreprises. Kitty, dans ses convictions politiques comme dans sa vertu, restait inentamée.

L’intérêt que Kitty lui portait, quoiqu’admiratif et intense, était totalement impersonnel et professionnel. Elle témoigna une attention de même nature à un guérisseur Ovambo qui lui montrait comment il soignait le cancer de l’abdomen avec un cataplasme de crotte de porc-épic, ou à un contremaître blanc musclé et tatoué qui lui expliquait qu’il ne fallait jamais frapper un ouvrier noir à l’estomac, leur rate étant systématiquement gonflée par la malaria et pouvant facilement se rompre – les frapper à la tête n’était pas un problème, disait-il par ailleurs, parce que le crâne africain était fait d’os solide et qu’il était impossible d’infliger des sévices graves de cette façon. « Jésus Marie ! » souffla Kitty. « Rien que ça valait tout le reste ! »

Et, le onzième jour de leur odyssée, ils quittèrent les vastes espaces du désert du Kalahari et la mine reculée de H’ani dans sa chaîne sombre et mystérieuse de montagnes pour se rendre dans la ville de Windhoek, capitale de l’ancienne colonie allemande d’Afrique du sud-ouest, confiée au mandat de l’Afrique du Sud par le Traité de Versailles.

C’était une petite ville désuète. L’influence allemande était toujours évidente dans l’architecture et le mode de vie des habitants. Perchée dans les plateaux vallonnés au-dessus du littoral aride, le climat y était agréable, et l’hôtel Kaiserhof, où Shasa disposait d’une autre suite permanente, offrait de nombreuses commodités qui leur avaient manqué lors des dix jours précédents.

Shasa et David passèrent l’après-midi avec l’équipe de direction du bureau local de la compagnie Courtney, qui avait été son siège social avant qu’elle ne fût déplacée à Johannesburg, mais qui était restée responsable de la logistique de la mine de H’ani. Kitty et son équipe, sans jamais perdre un moment, filmaient les bâtiments coloniaux allemands et les pittoresques femmes Herero dans les rues. En 1904, cette tribu de guerriers avait livré à l’administration allemande sa pire guerre coloniale, qui avait abouti à la mort de quatre-vingt mille Hereros, tués par la faim ou les combats, sur une population de cent mille au total. C’étaient des personnes de grande taille grande, à l’air magnifique ; les femmes portaient des robes victoriennes intégrales aux couleurs vives et de grands chapeaux à l’avenant. Kitty en était enchantée, et, tard dans l’après-midi, rentra à l’hôtel en pleine effervescence.

Ayant minutieusement préparé les choses, Shasa avait laissé David terminer la réunion dans les bureaux de la société Courtney. Il attendait Kitty et son équipe pour les inviter dans le jardin de l’hôtel, où un orchestre traditionnel oum-pa-pa en culottes de peau et chapeaux alpins beuglait un pot-pourri de chansons à boire allemandes. La bière Hansa Pilsner, de fabrication locale était tout aussi bonne que celle des brasseries munichoises originelles, d’une couleur légèrement ambrée et avec une mousse épaisse. Shasa avait commandé les plus larges chopes, que Kitty engloutit à l’égal de sa troupe.

L’humeur était à la fête, tant et si bien que Shasa prit à part Kitty et, d’une voix que couvrait l’orchestre, il lui dit : « Je ne sais pas exactement comment vous dire ça, Kitty, mais ceci sera notre dernière soirée ensemble. J’ai fait réserver par ma secrétaire des sièges sur le vol commercial pour vous et vos gars pour rentrer à Johannesburg demain matin. »

Kitty le regarda, effarée. « Je ne comprends pas. Je pensais que nous irions voir vos concessions de diamant dans le Sperrgebiet.” Elle prononçait cela « spèrjébite », avec un accent enchanteur. « Ce devait être le clou du spectacle. »

« Sperrgebiet signifie « Zone interdite », répondit Shasa d’un air las. « Et c’est ce que ça veut dire, Kitty, interdite. Personne n’y entre sans un permis de l’Inspecteur des Mines. »

« Mais je croyais que vous nous aviez obtenu le permis » protesta-t-elle.

« J’ai essayé. J’ai demandé par télégramme à notre bureau local d’arranger cela. Notre demande a été refusée. J’ai bien peur que le gouvernement ne veuille pas de vous là-bas. »

« Mais pourquoi ? »

« Il doit y avoir là-bas quelque chose qu’ils ne veulent pas que vous puissiez voir ou filmer » fit-il en haussant les épaules. Elle resta silencieuse, mais il voyait les émotions féroces traverser ses traits innocents, et ses yeux verts reluire de fureur et de détermination. Il avait très tôt découvert que le moyen infaillible de rendre une chose irrésistiblement attirante pour Kitty Godolphin, était de la lui refuser. Il savait que désormais, elle mentirait, tricherait, ou vendrait son âme pour entrer dans le Sperrgebiet. « Vous pourriez nous faire entrer en douce », suggéra-t-elle.

Il secoua la tête. « Le jeu n’en vaut pas la chandelle. Nous pourrions nous en tirer, mais se faire prendre équivaut à 100 000£ d’amende ou cinq ans de taule. »

Elle posa sa main sur son bras. C’était la première fois qu’elle le touchait délibérément. « S’il-te-plaît, Shasa. Je veux tellement filmer ça. »

Il secoua la tête d’un air contrit. « Je suis désolé, Kitty, c’est impossible, je le crains », et il se leva. « Il faut que je remonte et que je me change pour le dîner. Vous pouvez annoncer la nouvelle à votre équipe pendant ce temps. Le vol de retour décolle à dix heures demain. »

Il était évident, à la table du dîner, qu’elle n’avait pas averti son équipe du changement de plans, car les hommes étaient toujours joviaux et ripailleurs, savourant leur bière allemande.

Pour la première fois, Kitty ne prenait pas part à la conversation, et restait, l’air morose, assise au bout de la table, grignotant, sans passion, la plantureuse chère teutonne, et lançant de temps à autre un coup d’œil boudeur à Shasa.

David s’éloigna au café pour passer son appel du soir à Matty et aux enfants. Hank et son équipe avaient reçu les coordonnées d’un bar local avec de la musique chaude et des hôtesses plus chaudes encore. « Dix jours sans compagnie féminine, sauf la chef », se lamenta Hank. « Mes nerfs ont besoin de détente. »

« N’oublie pas où tu es », l’avait averti Shasa. « Dans ce pays, le velours noir est le raffinement suprême. »

« Certains cons que j’ai vus aujourd’hui valent cinq ans de dur labeur », fit Hank d’un air lubrique.

« Tu sais qu’il y a une version sud-africaine de la roulette russe ? » fit Shasa. « Ce qu’il faut faire, c’est emmener une Noire dans une cabine téléphonique, puis appeler la patrouille et voir laquelle arrive la première. » Kitty fut la seule à ne pas rire, et Shasa se leva. « J’ai des papiers à remplir. On garde les adieux pour demain. »

Dans sa suite, il se rasa et se doucha rapidement, puis enfila une robe de chambre en soie. Alors qu’il allait chercher des glaçons dans le bar, il y eut un coup léger à la porte de sa suite.

Kitty se tenait sur le seuil, l’air tragique.

« Je vous dérange ? »

« Non, bien sûr que non. » Il ouvrit grande la porte, et elle traversa le salon pour y rester plantée droite, le regard fixé par la fenêtre vers le dehors.

« Vous voulez un dernier verre ? » demanda Shasa.

« Qu’est-ce que vous buvez ? » demanda-t-elle.

« Un rusty nail. »

« J’en prendrai un aussi, quoi que ça puisse être. »

Tandis qu’il mélangeait le Drambuie et le whisky malt, elle dit : « Je suis venue vous dire merci pour tout ce que vous avez fait pour moi ces dix derniers jours. Ça va être difficile de nous dire au revoir. »

Il apporta les verres là où elle se trouvait, au milieu de la pièce, mais lorsqu’il fut à elle, elle lui prit les deux verres des mains et les posa sur la table basse. Puis, elle se mit sur la pointe des pieds, glissa ses mains autour de son cou, et tourna enfin le visage pour qu’il l’embrassât.

Ses lèvres étaient douces et tendres comme du chocolat chaud. Lentement, elle inséra sa langue profondément dans sa bouche. Lorsqu’enfin leurs bouches se séparèrent avec un bruit mouillé, il se pencha, passa un bras derrière ses genoux, et la souleva contre sa poitrine. Elle s’accrocha à lui, le visage serré contre sa gorge, tandis qu’il la portait en direction de la chambre.

Elle avait les hanches maigres et le ventre plat d’un garçon, et ses fesses étaient blanches et rondes comme des œufs d’autruche. Tout comme son visage, son corps paraissait juvénile et immature, à l’exception de ses petits seins piriformes et de l’éruption brusque d’une épaisse toison noire à la base de son ventre, mais, lorsqu’il l’y toucha, il s’aperçut, à sa surprise, qu’elle était tendre comme de la soie et douce comme de la fumée.

Sa façon de faire l’amour était si magistrale qu’elle arrivait à paraître complètement naturelle et spontanée. Elle avait cette astuce de lui dire exactement ce qu’il était en train de lui faire dans les termes de basse-cour les plus grossiers, et ces obscénités, venant de cette bouche à l’air si innocent, avaient un caractère étonnamment érotique. Elle l’emmena à des sommets qu’il avait rarement atteints, et le laissa entièrement rassasié.

Aux lueurs de l’aube, elle se lova contre lui et murmura : « Je ne sais pas comment je vais supporter d’être séparée de toi après ça. » Il pouvait voir son visage dans le miroir de l’autre côté de la pièce, sans qu’elle s’aperçût de cet examen. « Bon sang – je ne peux pas te laisser partir » répondit-il dans un murmure. « Peu importent les risques, je t’emmène dans le Sperrgebiet avec moi. » Dans le miroir, il observa son sourire, un petit sourire satisfait et suffisant. Il avait eu raison. Kitty Godolphin avait utilisé ses faveurs sexuelles comme des atouts dans un jeu de bridge.

Sur le terrain d’aviation, les membres de l’équipe de Kitty étaient en train de ranger leur matériel dans les soutes du De Havilland Dove sous l’œil de David Abrahams, quand elle et lui arrivèrent à bord de sa deuxième voiture de fonction. Kitty sauta aussitôt à terre et rejoignit David.

« Comment allez-vous vous débrouiller, Davie ? » demanda-t-elle, l’air inquiet.

« Je ne comprends pas la question ».

« Vous allez devoir trafiquer le plan de vol, non ? » insista-t-elle.

David, n’y entendant goutte, interrogea Shasa du regard et reçut pour toute réponse un haussement d’épaules.

« Vous savez parfaitement ce que je veux dire, tempêta-t-elle. Comment allez-vous couvrir le fait que nous allons au Sperrgebiet sans autorisation ? »

« Comment ça, sans autorisation ? » fit David, alors qu’il ouvrait la poche à fermeture-éclair de son blouson de vol, dont sortit une liasse de papiers. « Les voilà, les autorisations. Je les ai depuis une semaine – tout propre, tout kasher ».

Kitty se retourna d’un coup et, sans un mot, foudroya du regard Shasa qui fit mine de ne pas la voir et s’en alla faire le tour de vérification du Mosquito.

En vol, ils n’échangèrent pas un mot, jusqu’à ce que le Mosquito se stabilisât à l’altitude de vingt mille pieds. Soudain, elle lui dit dans ses écouteurs : « Enfant de salaud… » Sa voix tremblait de fureur.

« Kitty, ma chérie », dit-il en se tournant vers elle. Il lui souriait derrière son masque à oxygène, son œil unique brillant de joie. « Nous avons eu tous deux ce que nous voulions, et on s’est bien amusé par dessus le marché. Pourquoi se mettre en colère ? » Elle détourna la tête pour regarder en contrebas les magnifiques montagnes, couleur lion, de Khama Hochtland. Il la laissa bouder dans son coin.

Quelques minutes plus tard, entendant des sons bégayants inhabituels dans ses écouteurs, il fronça les sourcils et se pencha pour régler la radio. Puis, le coin de son œil découvrit que Kitty était pliée en deux sur son siège, agitée de spasmes, et que le son bégayant provenait d’elle.

Il lui toucha l’épaule, elle se retourna vers lui. Elle avait le visage gonflé et cramoisi de celle qui s’efforçait de réprimer son rire, mais des larmes d’allégresse lui coulaient au coin des yeux. Cédant sous la pression, elle poussa un petit grognement.

« Satané roublard », fit-elle en sanglotant. « Tu es un monstre de fourberie… » Elle ne put continuer, prise d’un fou rire irrésistible.

Elle ne put sécher ses larmes que longtemps après. « Les deux font la paire, on dirait bien » lança-t-elle. « On a les esprits bien assortis, toi et moi ».

« Nos corps s’entendent assez bien, eux aussi » répliqua-t-il. Décrochant son masque à oxygène, elle se pencha vers lui pour lui offrir ses lèvres. Sa langue glissait et ondulait comme une anguille.

* * *

Leur séjour dans le désert passa trop vite au goût de Shasa, qui éprouvait une joie renouvelée d’être avec Kitty. Son esprit vif et curieux stimulait le sien et lui faisait voir les vieilles choses familières sous un jour nouveau.

Ils regardaient et filmaient ensemble les excavatrices à chenilles, jaunes et éléphantesques, travaillant les flancs de collines terrassés qui formaient jadis le lit de l’océan. Il expliquait à Kitty comment, à l’époque où la croûte terrestre était encore molle et que le magma en fusion crevait sa surface, les diamants conçus à de grandes profondeurs sous une chaleur et une pression extrêmes, étaient entraînés vers le haut par cet épanchement sulfureux.

Sous l’action des pluies interminables de ces temps primitifs, des fleuves géants lessivaient le sol et se jetaient vers la mer, roulant les diamants dans leur course, tant et si bien qu’ils les déposèrent dans les poches et les irrégularités du fond de la mer, au plus près de leur embouchure. Et dans les secousses et les soubresauts du continent qui se formait, les anciens fonds marins furent soulevés au dessus de la surface. Mais ces fleuves s’étaient asséchés depuis longtemps ou avaient changé de cours et leurs sédiments couvraient les anciennes terrasses, cachant les poches diamantifères. Il fallut l’intervention d’un génie, Twentyman-Jones, pour retrouver l’ancien cours des fleuves. À l’aide de photographies aériennes et de son sixième sens, il avait pu localiser les antiques terrasses.

Kitty et son équipe filmèrent le processus par lequel le sable et les gravats, battus par les lames de remblayage, étaient projetés sur les tamis, puis séchés par les ventilateurs aux multiples lames, jusqu’à ce que se révélassent les pierres précieuses, à raison d’une sur dix millions.

Comme dans ce désert, les nuits étaient trop chaudes pour qu’on pût dormir dans les baraquements miniers sans air conditionné, Shasa confectionna un nid de couvertures dans les dunes, où ils faisaient l’amour à la lumière du firmament et, à leurs narines, la vague senteur poivrée du désert.

Le dernier jour, Shasa réquisitionna une jeep de la compagnie et la conduisit dans une étendue de dunes rousses, les plus hautes du monde, sculptées par les vents soufflant en permanence depuis le courant froid de Benguela et dont les crêtes, tels des reptiles vivants, semblaient se contorsionner face au ciel pâle du désert.

Il montra à Kitty une harde de gemsoks dans le lointain, ces antilopes corpulentes comme des poneys, mais dont le masque facial artistement arrangé de noir et de blanc et les cornes minces, droites et très longues, les faisaient voir comme les modèles des licornes fabuleuses. Bêtes superbes, si adaptées à la rudesse des lieux qu’elles pouvaient se passer des eaux de surface, se contentant de l’humidité conservée dans les herbes argentées, brûlées par le soleil. Ils les virent se dissoudre comme par magie dans un mirage de chaleur, devenant des taches sombres à l’horizon avant de disparaître.

« Je suis né ici. Quelque part dans ces déserts », lui dit Shasa tandis qu’ils se tenaient par la main sur la crête d’une des collines de sable, cherchant du regard, trois cent mètres en aval, la jeep qu’ils avaient laissé dans le fond de la vallée de sable.

Il lui raconta comment Centaine l’avaient porté dans ses flancs en arpentant, seule et abandonnée, ce terrible terrain, n’ayant pour guides et compagnons que deux petits Bochimans, et comment la femme bochiman, qui s’appelait H’ani, nom donné plus tard à la mine, avait assisté sa mise au monde et l’avait nommé Shasa – « Bonne Eau » – soit le bien le plus précieux au monde.

La beauté majestueuse des solitudes fit son œuvre et les rapprocha l’un de l’autre, tant et si bien qu’à la fin du jour, Shasa était certain qu’il l’aimait vraiment et qu’il voulait rester avec elle pour le restant de ses jours.

Ils contemplèrent tous deux le soleil se coucher dans les dunes rousses, tandis que le ciel prenait la couleur d’un bronze martelé à chaud, bosselé de taches de nuages bleus, comme sous les coups d’un forgeron céleste. En se refroidissant, le ciel caméléonesque prit des teintes puce, orange, puis pourpres, jusqu’à ce que l’astre disparût derrière les dunes. C’est alors que le miracle se produisit.

Ils eurent le soufflé coupé quand, dans une explosion muette, le ciel tout entier passa à un vert électrique. Le phénomène ne dura que le temps de leur halètement, mais pendant ces quelques secondes le firmament fut aussi vert que les profondeurs de l’océan ou celles des crevasses des glaciers de haute montagne. Puis il pâlit rapidement pour reprendre le gris terne de vieux métal du crépuscule et Kitty se tourna vers Shasa, une question dans le regard.

« Nous l’avons vu ensemble », dit-il avec douceur. « Les Bochimans l’appellent le Python Vert. On peut passer une vie entière dans le désert sans le voir. Je ne l’avais jamais vu, c’est la première fois. »

« Et qu’est-ce que ça veut dire ? » demanda-t-elle.

« Les Bochimans disent que de tous les présages, c’est le meilleur. » Il lui prit la main. « Ils disent que ceux qui ont vu le Python Vert reçoivent une faveur spéciale – et nous l’avons vu ensemble. »

À la lueur déclinante du crépuscule, ils prirent la pente la plus douce de la dune pour retrouver l’endroit où Shasa avait garé la jeep. S’enfonçant jusqu’aux genoux dans le sable moelleux chauffé par le soleil, ils se soutenaient l’un l’autre en riant.

Arrivés à la voiture, Shasa la prit par les épaules, la retourna pour qu’elle le regarde et lui dit : « Kitty, je ne veux pas en rester là. Viens avec moi. Épouse-moi. Je te donnerai tout ce que la vie peut donner. »

Elle rejeta sa tête en arrière et lui lança au visage un éclat de rire. « Ne dis pas de bêtises, Shasa Courtney. Ce que je demande à la vie, ce n’est pas toi qui peux me le donner, lui dit-elle. On s’est amusé, mais ce n’est pas du sérieux. Nous pouvons être amis tant que tu voudras, mais nos chemins ne vont pas dans le même sens ».

Lorsqu’ils arrivèrent le lendemain à l’aéroport de Windhoek, un télégramme adressé à Kitty avait été punaisé sur le panneau d’affichage de la salle de repos des pilotes. Kitty le lut rapidement. Quand elle leva les yeux, elle ne voyait déjà plus Shasa.

« Il y a une nouvelle histoire à couvrir, dit-elle. Je dois y aller ». « Quand te reverrai-je ? » lui demanda-t-il. Elle le regarda comme s’il était un parfait inconnu.

« Je ne sais pas », dit-elle. Avec son équipe de prise de vue, elle prit le premier vol commercial pour Johannesbourg, une heure plus tard.

2 Replies to “Wilbur Smith : Rage – chapitre XI

  1. Excellente idée d’avoir repris la suite de ce passionnant roman sur une époque où les Blancs d’Afrique du Sud tenaient encore les rênes de ce beau pays, devenu depuis une poubelle à nègres.
    Je connais pas la suite du bouquin, ayant eu la flemme d’acheter l’édition anglophone pour savoir la suite ( et j’ai eu raison puisque notre cher camarade Basile s’est levé l’âme pour nous en donner une magnifique traduction, que je vais m’empresser de sauvegarder avec les chapitres précédents.
    Mais j’ai bien l’impression qu’avec les femmes, ce mâle alpha est…un gros bêta !
    Cette petite pute de journaliste va lui faire un coup de Jarnac ; ça se sent.
    Moi, elle ne m’aurait pas fait craquer aussi facilement ! Les filles plates, je m’en sers comme planche de surf quand il y a des requins. Pendant qu’ils les mâchent, je garde mes orteils.
    Non, je déconne ! Elles peuvent être de bonnes copines. Mais aucune ne me fera perdre mon sang-froid ; pour ça, il me faut plus de garniture dans l’assiette.
    Évidemment, si elle avait eu le physique d’Élisabeth Taylor dans Cléopâtre, qui m’a fait réagir comme le loup de Tex Avery, je lui aurais trouvé des excuses !
    Mais là, bon, vu la description…
    Comme quoi, les mecs les plus retords peuvent agir comme des benêts quand une rusée les tient par la queue.
    Ce n’est pas parce qu’il l’a fait reluire qu’elle va oublier (((qui))) la paie !
    Entre cette salope et celle qu’il a épousé e, il n’est pas gâté, le héros.
    J’imagine que le titre du bouquin correspond à son état final, quand il sera devenu lucide ! 😎

  2. @ Rho.
    Merci ! C’est génial de compter sur des lecteurs de premier choix ! Je réponds à certaines de tes remarques :

    Le titre du roman, Rage, ne fait pas référence aux états d’âme de Shasa humilié par une pétasse (il s’en remettra et ce n’est qu’un épisode peu important). Rage fait plutôt référence aux négreries qui pointent leur museau quand les idées de démocratie entrent dans le cortex des nègres et quand l’ordre blanc se fissure. Mais tu as raison, la Rage et le chaos apparaissent aussi quand les femmes ne sont plus tenues et sortent de leurs gonds, comme Tara la PAN et Kitty la petite salope immature de passage.
    Comme on le voit dans ce chapitre un peu ironique mais pas tant que ça, l’alpha bêta Shasa aime vraiment et noblement, aux antipodes de la petite hyène aux seins en poire.

    Rage a été « traduit » en français mais de façon calamiteuse, sous le titre « Le Serpent Vert » (presses de la cité). C’est un travail immonde, un paragraphe sur deux est sauté, il y a des fautes et des imprécisions partout. Je m’en sers très peu pour faire le boulot.

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