Culture et Histoire Monde Problèmes raciaux

La volonté de survivre, de Savitri Devi

Extrait de « La Foudre et le Soleil » de Savitri Devi

Partie II La foudre (Gengis Khan)

Chapitre 5

“Il est venu au monde avec presque rien d’autre qu’un fort instinct de survie”, écrit un historien contemporain [Note : Harold Lamb, “La marche des barbares” (édit. 1941), p. 41] à propos de Temüjin, fils de Yesügei : l’enfant qui allait devenir Gengis Khan. Et ce n’est pas simplement une déclaration véridique concernant le bébé ; c’est la clé de toute la vie de l’homme ; l’explication — s’il en existe une — de la carrière extraordinaire du conquérant. Il n’y a pas d’inspiration impersonnelle, ni d’amour désintéressé derrière la longue et obstinée lutte de Temüjin contre d’énormes forces hostiles — une lutte que tout spectateur aurait jugée sans espoir, à l’époque. Il n’y a aucune “idéologie” de quelque nature qu’elle soit derrière ses combats et derrière la discipline de fer — l’ordre — qu’il a imposé au peuple de cinquante royaumes soumis. Il n’y a qu’une volonté patiente, méthodique et accablante — la volonté de survivre — assistée par une intelligence claire et une connaissance infaillible des hommes, ou plutôt, par un instinct infaillible, plus clair, plus sûr et plus puissant que celui que nous appelons communément intelligence ; une connaissance mystérieuse mais absolue de tout ce qui lui était (ou pourrait s’avérer) utile, et un empressement constant à agir conformément à ce qu’il savait. Des qualités admirables, qui élèveraient tout homme au-dessus de tous les hommes et qui n’ont pas manqué de démarquer Temüjin comme étant le plus grand conquérant et l’un des plus grands hommes de tous les temps. Mais elles étaient des moyens pour atteindre une fin. Et la fin était d’abord de garder Temüjin en vie, puis de le mettre en sécurité avec sa famille. La vision qui allait remplir irrésistiblement de plus en plus la conscience du grand guerrier à mesure que le temps et la victoire augmentaient son pouvoir au-delà de toutes limites n’était ni le salut du monde pour lui-même, ni sa destruction, mais l’organisation du monde pour son propre bénéfice et celui d’Altyn Uruk — la “Famille Dorée” — sa famille ; pour la survie de lui-même et de son pouvoir à travers ses fils et petits-fils, parés avec luxe et assis sur des trônes.

De plus, Temüjin — Gengis Khan — est, à ma connaissance, le premier homme dans l’Histoire à avoir ébranlé deux continents alors qu’il était animé par un objectif si simple et éminemment pratique. Il n’y avait pas de vanité en lui, comme chez beaucoup de moindres conquérants ; aucune soif d’effets dramatiques, bien que sa carrière soit sans aucun doute l’un des plus beaux drames vivants jamais mis en scène sur cette terre. Et, malgré les “pyramides de crânes” et d’autres si sinistres réalités associées à son nom, aucune cruauté superflue non plus ; pas de cruauté impulsive comme à l’occasion chez Alexandre le Grand ; et aucune cruauté de sang-froid, mais inutile, pour le pur plaisir qu’elle procure, comme chez Assurnasirpal, roi d’Assyrie [Note : 884-859 avant J.C.]. Il était trop fort — et trop pragmatique — pour être impressionné par les conséquences indirectes du pouvoir. Il savait ce qu’il voulait et se prépara patiemment. Et quand il fut prêt, il frappa droit dans son but, avec l’irrésistibilité — et l’indifférence divine — de la foudre. Il est peut-être le premier personnage historique à incarner pleinement ce que j’ai appelé, dans la première partie de ce livre, le pouvoir de la Foudre — le pouvoir du Temps dans sa course en avant impitoyable. Son pouvoir destructeur était la destructivité sans passion de Mahakala, le Temps qui dévore tout. Et ses objectifs, si personnels, si précis et pratiques, n’étaient que le prétexte invoqué par les forces éternelles de la désintégration pour accélérer la marche de l’humanité vers sa perte. Personne n’a en effet mérité, plus que lui, le titre de “Fléau de Dieu” qui lui a été conféré, dans la peur, par l’ensemble des civilisations en ruines. Mais “Dieu” n’était, en réalité, pas le Dieu aimant l’homme des chroniqueurs chrétiens et musulmans, mais la puissance impersonnelle créatrice-destructrice immanente à toute croissance, à toute vie. Le “fléau” vint de l’intérieur, pas de l’extérieur. Gengis Khan fut un exemple et non une punition. Car son attitude envers le monde vivant, manifestée sur une échelle aussi large que possible, ses revendications égocentriques impitoyables n’étaient que celles de chaque homme dans une humanité en déclin dans laquelle toute activité était devenue de plus en plus égocentrique — à condition que chaque homme ait la sincérité, le courage et la force de reconnaître que rien ne compte à ses yeux à part lui-même, et de porter cette attitude à sa conclusion logique. C’était l’attitude d’une humanité condamnée, mais complètement dépourvue de cette hypocrisie monstrueuse qui rend une humanité vouée à l’échec si répugnante.

Et c’est cette rude franchise d’intention, ainsi que ses exploits presque miraculeux sur le plan de la réalité physique, qui donnent à Gengis Khan cette sombre et divine grandeur en comparaison de laquelle la gloire de tant d’hommes de renom, voire de tant d’hommes de guerre, semble faible — “trop ​​humaine”.

* * *

Depuis le tout début, Temüjin avait été dressé par les circonstances à croire que lui seul comptait. Dans la société fruste où il était né, beaucoup de fils de chef de tribu pensaient sans doute de même. Il en allait aussi des hommes en dehors de la Mongolie, avec une innocence moins louable. Mais la plupart des hommes, du moins la plupart des enfants, avaient des protecteurs et des amis en lesquels ils pouvaient avoir confiance. Temüjin avait été abandonné très tôt dans la vie. Il devait être impitoyablement égocentrique pour vivre.

Nous avons un aperçu — mais juste un aperçu — de sa personne dans ses toutes premières années dans les paroles avec lesquels Dai Sechen, le vieux père perspicace de Börte la Belle, s’est adressé à Yesügei, lorsqu’il l’a rencontré alors qu’il se dirigeait à cheval avec le garçon vers le camp des Olhonod (le clan de Hö’elün) à la recherche d’une épouse pour lui : “Ton fils a des yeux brillants et un visage lumineux…”[Note : Ralph Fox, “Gengis Khan” (édit. 1936), p.57] et, dans les dernières paroles beaucoup moins flatteuses de Yesügei lui-même à Dai Sechen, quand il laissa après les fiançailles le futur “Empereur de tous les hommes” à ses soins, selon une vieille coutume : “Mon fils a peur des chiens. Ne laissez pas les chiens l’effrayer… ” [Note : Ralph Fox, “Gengis Khan” (édit. 1936), p.59]. Temüjin n’était alors qu’un enfant. Et quoique le chef mongol, son père, puisse être orgueilleux — comme chacun des bagatur (les hommes vaillants) des steppes  —, il était loin de se douter que sa simple déclaration et requête aussi amusante soit-elle, figurerait un jour, une fois imprimée dans les livres d’histoire, dans de nombreuses langues étrangères. Et les louanges du vieux Dai Sechen n’indiquaient rien d’extraordinaire dans les traits physiques ou l’allure du garçon. Beaucoup d’enfants en bonne santé et intelligents ont “des yeux brillants et un visage lumineux”, que ce soit sur les rives de l’Onon ou sur celles du Rhin. À notre connaissance, rien chez Temüjin ne laissait présager un conquérant, mis à part ses capacités latentes et son horoscope — sa nature, que les circonstances révéleraient, et son destin. Même au cours des dernières années, lorsque les chroniqueurs d’Orient et d’Occident ont commencé à rapporter ses exploits qui ébranlaient le monde, il n’y avait rien à extraire de la lointaine enfance du grand guerrier, aucun épisode important, tel un signe de puissance irrésistible à venir, comme certains s’imaginaient, par exemple, Hannibal à l’âge de neuf ans jurant une haine perpétuelle de Rome devant l’autel de ses dieux sinistres. Et, qui plus est, si on possède n’importe quelle de cette intuition historique particulière qui met, pour ainsi dire, en contact direct avec les grands hommes du passé, on sent que, si Temüjin s’était souvenu d’un tel épisode de son enfance, il ne l’aurait jamais mentionnée les années suivantes. Comme je l’ai dit précédemment, il était plus intéressé par son but précis que par l’exaltation de lui-même ; davantage par un pouvoir solide que par la gloire. Il n’y avait aucune trace de vanité en lui. L’action seule — la victoire seule — comptait à ses yeux ; pas la longue généalogie de la victoire. Cela devait être vécu ; le seul résultat resplendissant, à consigner. Les capacités latentes personnelles importèrent seulement lorsqu’elles cessèrent d’être latentes.

Mais le Destin devait bientôt commencer à forger son instrument. Quelques jours après les fiançailles de Temüjin avec Börte, Yesügei mourut — empoisonné lors de son voyage de retour par un chef Tatar dont il avait profité de la perfide hospitalité pendant une nuit. Temüjin y fut envoyé. Il revint aussitôt, seulement pour constater que les fidèles de son père avaient abandonné l’ordu, que sa mère s’était vu refuser l’accès aux sacrifices tribaux par le chaman et expulsée avec ses enfants avec ignominie par les autres femmes du clan. En chevauchant seule derrière eux, avec la bannière à neuf queues de yack, — l’étendard des Mongols Yakka —, la veuve courageuse tenta vainement de faire honte à certains membres de la tribu, les exhortant à revenir et à prêter allégeance au fils de leur défunt khan. Selon la loi des steppes, elle était désormais à la tête de l’ordu de son mari et leur chef légal jusqu’à la majorité de ses fils ou jusqu’à l’élection d’un nouveau khan. Mais les guerriers qui étaient revenus un moment s’étaient encore éclipsés. “L’eau profonde est tarie”, avaient-ils déclaré, dans le langage poétique des nomades ; “La roue forte est cassée. Allons-y ! ” Et ils avaient rejoint les chefs Tayitchi’out, qui étaient puissants.

Une femme rejetée et ses enfants — quatre fils et une fille — et deux autres garçons, fils de Yesügei d’un autre lit et un vieil esclave, laissés à eux-mêmes le long de la rivière Orion alors que les nombreuses tentes et troupeaux se dirigeaient vers les pâturages d’été guidés par de nouveaux khans : voilà tout ce qui restait de l’ordu de Yesügei ; c’était tout l’héritage de Temüjin ; — cela et sa volonté indomptable ; la volonté de survivre ; la volonté d’endurer ; la volonté de se faire une place parmi les hommes sans merci qui avaient repoussé le moindre soupçon comme un fardeau inutile. Une place “parmi eux” ? Non, mais à la tête d’eux, car il était leur khan ; — la volonté de tenir sa place dans le monde sans merci qui appartenait, appartient et appartiendra toujours à ceux qui sont résolus, rusés et forts.

Il était un simple garçon au début de son adolescence. Il ne savait ni lire ni écrire — il ne devait jamais le savoir. Mais il possédait cette volonté surhumaine et il savait ce qu’il voulait : premièrement, vivre; et ensuite, bien vivre : acquérir du pouvoir pour lui-même et pour sa famille, et de l’abondance pour son peuple ; se mettre à sa place dans le monde en tant que khan par droit divin accordé de naissance. La situation à laquelle il était confronté maintenant ne pouvait être résumée avec plus de précision que dans ce dilemme tragique qu’une autre Incarnation stupéfiante de la Volonté de survivre (mais de la Volonté collective, cette fois-ci) [Note : Adolf Hitler, dont l’un des premiers grands discours publics avait pour sujet : “L’avenir, ou la ruine”] devait poser, sept cent cinquante ans plus tard, devant toute une grande nation : “L’avenir, ou la ruine !” Il n’avait pas pris la peine de l’examiner. Il était trop jeune. Et aussi, la pensée abstraite aurait pris du temps ; et il n’avait pas le temps. Il se mit à chasser ; — pour vivre. Et il garda à l’esprit que sa mère parlait constamment de la vengeance qu’il devait un jour assouvir sur ses ennemis, les deux chefs Tayitchi’out, les proches de Yesügei, pour lesquels son peuple l’avait abandonné.

Il chassa — ou prit au piège — tout ce qui pouvait être attrapé : du petit gibier ; des marmottes, même des mulots ; tout ce qui remplirait son estomac. Il attrapa même du poisson et le ramena chez lui pour le cuisiner et le manger — une nourriture si méprisée aux yeux des Mongols que personne ne la toucherait sans y être amèrement contraint par la sensation de faim ; mais Temüjin était affamé. Il lutta pour rester en vie — et en forme — à tout prix. Il se disputa et se battit avec ses frères et demi-frères à propos du gibier qu’ils avaient capturé. Et les cris de colère et les rudes coups étaient une caractéristique de sa vie et de leur vie quotidienne, dans la minuscule colonie à la lisière des bois sur l’Onon. Déjà à cet âge, Temüjin semble n’avoir connu aucun scrupule ni aucune pitié. Apparemment — comme toutes les personnes naturellement résolues, allant des idéalistes absolument désintéressés, des hommes “contre le Temps” comme je les ai appelés, jusqu’à des personnes comme lui, sans idéologie ni le moindre idéalisme, mais ayant juste un but précis, centré sur lui-même et inébranlable, — il avait classé le reste de l’humanité dans trois catégories bien définies : l’utile ; l’inutile (mais inoffensif), et le dangereux. Dans son cas, cela signifiait l’utile pour lui, l’inutile dans la mesure où il était concerné, et le dangereux pour lui — ceux qui se mettaient en travers de son chemin. Son frère Qasar, fort, habile à l’arc et plein d’une dévotion presque semblable à celle d’un chien, était extrêmement utile et devait le rester toute sa vie. Mais Bekter, son demi-frère, bien qu’il n’ait pas sa ruse, était plus fort que lui et le privait souvent de la meilleure partie de sa chasse. Temüjin avait décidé dans son cœur qu’il était dangereux. Et un jour, emmenant Qasar avec lui pour l’aider au besoin, il marcha jusqu’à l’endroit où Bekter, désarmé et ne soupçonnant rien, se tenait, rassemblant paisiblement en troupeau les quelques chevaux que possédait la famille et il le tua aussitôt avec une flèche.

Il ne semble pas l’avoir réellement détesté. De sang-froid, il a juste enlevé l’un des premiers obstacles de son chemin. Et quand le malheureux garçon, mourant, le supplia de ne pas blesser ni abandonner Belgütei, — l’autre fils de Yesügei né de la même mère —, il lui promit sans hésiter de ne pas le faire. Et il tint sa promesse — sans difficulté. Parce que Belgütei n’était pas dangereux (Il s’avéra même utile plus tard dans la vie).

Un tel épisode montre déjà, chez le garçon Temüjin, le caractère implacable et impitoyable du futur Gengis Khan. Mais, aussi importante qu’elle pouvait lui être apparue sous le coup de sa colère, l’affaire n’en valait pas la peine. Le fils aîné de Yesügei avait mieux à penser. Et la sage veuve Hö’elün — une femme non seulement de courage, mais aussi de vision — lui rappela un point nettement plus important ; le seul digne de toutes ses forces, de sa vigilance et de sa ruse à ce stade de sa vie : la vengeance sur ses ennemis ; la réaffirmation de ses droits ; son ascension, du statut de paria à celui de chef, une fois de plus. Elle lui  rappela, ainsi qu’à ses frères, leur isolement absolu au milieu d’un monde hostile et la lutte contraignante constamment devant eux — la lutte qui devrait leur faire oublier toute mesquinerie, toute jalousie et toute haine entre eux. “Protégez vos ombres,” dit-elle, “vous n’avez pas de compagnons. Conservez la queue de votre cheval, vous n’avez pas de fouet. Le tort que vous ont fait les deux chefs Tayitchi’out est insupportable. Et quand il sera temps pour vous de penser à vous venger de vos ennemis, vous irez et le ferez !” » [Note : Ralph Fox, “Gengis Khan” (édit. 1936), p.61]. Elle bouillonnait avec amertume et mépris. Elle n’avait pas reproché à ses fils d’avoir tué un autre garçon, un garçon sans défense et leur propre demi-frère. Elle leur reprochait de perdre un temps et une énergie précieux en le faisant — déjà en souhaitant le faire — au lieu de penser uniquement à leur revanche sur leurs véritables ennemis. Elle leur reprochait — elle reprochait à Temüjin — d’avoir permis à une question secondaire de prendre, même pour une courte période, la première place ; pour ne pas être suffisamment en possession de la volonté focalisée, sans laquelle les qualités les plus remarquables sont comme nulles.

Bien que Temüjin ne pensât plus à l’incident, il n’oublia jamais la leçon.

* * *

Hö’elün lui avait également parlé de ses ancêtres, les Bordjigin, les héros aux yeux Bleus, fils du légendaire Loup-Bleu. “Leurs voix,” disait-elle, “roulèrent comme un tonnerre dans les montagnes ; leurs mains étaient aussi fortes que les pattes d’un ours — brisant les hommes en deux aussi facilement que des flèches. Pendant les nuits d’hiver, ils dormaient nus devant un feu d’arbres majestueux et ne ressentaient les étincelles et les braises qui leur tombaient dessus pas plus que des piqûres d’insecte.” [Harold Lamb, “La marche des barbares” (édit. 1941), p. 41].

Et le garçon écouta avec enthousiasme ces histoires anciennes, le soir près du feu de la yourte de sa mère, tandis que le vent glacial — ce même vent qui avait agité la steppe avec une fureur sans but, la nuit où il fut conçu — hurlait dans les forêts de bouleaux voisines et sur les étendues herbeuses, inlassablement. Et le hurlement du vent ressemblait à la lamentation surnaturelle de dix mille chiens de chasse affamés ; comme l’appel persistant de trompettes fantomatiques ; comme le cri d’hommes et de chevaux mourants sur un champ de bataille aussi large que le monde. Des présences effroyables de la sphère surhumaine — des kelets ;  esprits du Ciel Bleu Eternel, que même les plus courageux redoutent, car on ne peut pas combattre ce qu’on ne peut pas voir, — remplissaient la nuit glaciale et étoilée. Mais Temüjin n’avait pas peur. Dans ces moments de fierté et d’allégresse, son instinct profond lui disait que les kelets du Ciel ne lui feraient jamais de mal ; au contraire, ils l’aideraient dans tout ce qu’il entreprendrait ; qu’il était leur Unique Élu pour une grande œuvre, dont il ne savait encore rien. Il ressentait en lui leur irrésistibilité terrifiante et impersonnelle. Mais il n’était pas un rêveur. Et quand vint le matin, il mit cette puissance, agitée en lui par la voix de son passé racial et par la voix de l’Invisible, au service d’un unique but qu’il comprenait et poursuivait puisqu’il en valait la peine : sa propre survie ; sa propre victoire sur la faim, la pauvreté et l’humiliation ; sur les difficultés de sa vie de tous les jours en tant que proscrit, en gardant à l’esprit, tout le temps, que la première condition de sécurité pour lui était l’annihilation des parents de son père qui l’avaient dépossédé de son ordu. Car, aussi jeune qu’il soit, il savait déjà qu’il ne devait épargner personne qui lui barre son chemin.

Les récits de sa mère sur le demi-mythique Bordjigin ne firent que stimuler en lui la confiance en soi naturelle qui est le privilège du fort. Lui aussi avait des yeux bleus, comme ces ancêtres qui, visualisés à travers le discours poétique de Hö’elün, apparaissaient comme des demi-dieux. Et ses cheveux épais avaient la couleur du feu. Lui aussi était un fils du Loup-Bleu. Il se consacra chaque jour à la chasse pour la nourriture ; et au guet contre le danger constant qui rôde — avec la détermination croissante de tirer le meilleur parti de toutes les circonstances, en exploitant même les plus grands revers à son avantage.

Guidé par son instinct de chasseur, il suivit patiemment, méthodiquement les traces de ses huit chevaux volés — tous ses chevaux sauf un — pendant trois jours sur des plaines dépourvues de chemins, les trouva et leur fit faire demi-tour, tirant ses flèches sans faille sur les voleurs à sa poursuite jusqu’à ce que finalement la nuit tombe et qu’ils le perdent de vue. Et dans le même temps, il gagna l’amitié de Borguchi, un garçon qui l’avait aidé dans cette entreprise difficile et qui devait toute sa vie rester son fidèle serviteur.

A une autre occasion, capturé par Targutai-Kiriltoug et Todoyan-Girte, les chefs Tayitchi’out, ses ennemis, il leur échappa, bien que son cou soit entravé par une lourde cangue chinoise ; et il se plongea entièrement dans les eaux glacées de l’Onon pendant une partie de la nuit, la tête cachée dans les roseaux, jusqu’à ce qu’un serviteur admirant son courage et sa ruse l’aide à se libérer de la cangue et à atteindre sa tente en toute sécurité. Il grandit ainsi au fil des ans, en force, en adresse et en maîtrise de soi. Et l’irrésistible charme de sa personnalité croissait avec lui. En effet, depuis ces premiers jours de sa vie de paria, il semble avoir développé sa capacité à mettre à son service, pour toujours, le meilleur de tous ceux qui sont entrés en contact avec lui. Et, comme chez tous les hommes prédestinés à agiter les foules en vue d’une action organisée, l’attrait de sa personnalité était le charme tout-puissant du leadership naturel, qui ne laisse personne indifférent, si ce n’est bien sûr ceux dont la jalousie et l’envie vis-à-vis d’un tel meneur d’hommes les avaient rendus obstinés dans leur haine de lui, et… les idiots congénitaux.

Sa force augmenta. Un danger constant excita son instinct, aiguisa son esprit. Les revers répétés stimulèrent sa détermination à surmonter quoi que ce soit ayant pu les causer ; décuplèrent son ingéniosité ; éveillèrent son génie. Et le champ de sa lutte s’élargissait au fil des années et devait s’élargir tout au long de sa vie jusqu’à atteindre des proportions gigantesques. Mais son objectif demeura toujours le même : sa propre survie ; la survie de sa famille ; sa vengeance sur l’amertume et la misère de ses premières années — le but même qu’il avait lorsqu’il avait l’habitude de piéger puis de manger des marmottes et des souris, faute d’un meilleur gibier, et d’attendre des heures en cachette jusqu’à ce qu’il ne puisse plus entendre, au loin, les sabots des cavaliers Tayitchi’out qui cherchaient à le tuer.

Temüjin était maintenant un jeune homme robuste et astucieux avec une poignée d’amis admiratifs — fidèles fin prêts — et sa première tâche devant lui consistait à reconquérir son peuple, à savoir reprendre son peuple des chefs Tayitchi’out. Mais il ne fut jamais imprudent. Il prit son temps avant d’aller de l’avant, une fois bien installé et laissa le patient jeu des circonstances — ses alliés invisibles — travailler pour lui. Cependant, dès que son instinct lui disait que le moment propice pour un pas décisif était venu, il agissait immédiatement.

En ce moment même, il chevauchait vers les tentes du clan Olhonod pour réclamer Börte, sa fiancée, au vieux Dai Sechen. Ce dernier, sentant en lui un jeune bagatur prometteur, n’hésita pas à la lui donner, bien que Temüjin soit pauvre et toujours démuni. Mais il était loin de se douter que, en agissant de la sorte, il allait rendre la belle jeune fille immortelle. Avec elle, il avait remis à son gendre un manteau de zibeline noir : sa dot. C’était un cadeau magnifique, et le premier trésor que le fils de Yesügei ait jamais possédé.

Il l’estimait, sans doute, car il aimait les choses magnifiques et précieuses. Cependant, sa réaction ne fut ni de rester satisfait dans sa possession, ni de l’échanger contre de l’or ou de l’argent — d’autres trésors de la même catégorie. Aux yeux de Temüjin, il n’y avait qu’un seul trésor qui valait la peine de se battre pour : une vie de liberté et d’abondance, qui impliquait — qui implique toujours — une vie de pouvoir ; son droit de naissance ; la vie d’un khan du sang de Loup-Bleu, fils et père des khans. Il présenta son manteau de zibeline — tout ce qu’il avait — comme cadeau au puissant chef des Turcs Kéraït, Toghril Khan, dont les nombreuses tentes, dont on disait que certaines étaient faites de draps d’or, étaient montées non loin de la Grande Muraille de Chine. Et il ne lui demanda rien en retour… à part son amitié, c’est-à-dire son utilité potentielle. Le Khan, un vieil homme astucieux, dont la réputation de richesse avait même gagné l’Europe lointaine [Note : Converti au christianisme nestorien, Toghril Khan, le fabuleux «Prêtre Jean» des contes médiévaux], avait eu le plaisir d’accorder sa protection à certains des plus petits chefs des steppes et il avait accepté d’être l’anda de Yesügei, son frère juré. Temüjin se tourna vers lui. Il avait besoin d’un allié dans sa lutte acharnée pour sa survie, et celle-ci pourrait s’avérer utile. Dans un geste de génie diplomatique, il se livra complètement et lui parla de l’ancien serment et de l’allégeance filiale du fils au protecteur paternel. Toghril Khan fut flatté et enclin à aider le jeune bagatur, si jamais besoin était.

Le besoin vint bientôt. Les Merkit de la forêt n’avaient jamais oublié l’insulte que leur avait infligée Yesügei lorsqu’il avait enlevé Hö’elün à l’un de leurs hommes. Ils attaquèrent le petit camp à la frontière de l’Orion, enlevèrent Börte, sa nouvelle épouse, pour se venger sur elle de l’ancienne injure, et poursuivirent Temüjin aussi longtemps qu’ils le purent — jusqu’à ce qu’il atteigne Burqan Qaldun, la “montagne du Pouvoir”, et prenne refuge sur ses pentes dans les bois épais.

Tout semblait perdu, maintenant. Tout était perdu, à l’exception de Hö’elün, la sombre mère combative, la prophétesse de la lutte mortelle et de la vengeance sans merci, et Temüjin lui-même, avec son invincible détermination à regagner son droit à la vie, le sceau de la Destinée apposé sur lui, déjà avant sa naissance. Alors que les Merkit, exultant, criant, chantant et huant, transportaient Börte la Belle et la seconde épouse de Yesügei, la mère de Belgütei, dans leur camp ; tandis qu’ils se régalaient et s’enivraient autour de vifs feux de camp, jusqu’à l’aube, le futur maître de l’Asie dormait sous le couvert du manteau vivant de Burqan Qaldun, la sombre forêt. Il n’avait pas gaspillé d’énergie dans le chagrin pour ses pertes, ni dans les craintes à prévoir pour ce qui allait probablement lui arriver. Il avait juste dormi — laissant les forces du monde invisible œuvrer pour lui dans leur façon mystérieuse, puisqu’il n’y avait rien d’autre qu’il ne puisse faire. Et quand vint le matin — pendant que ses ennemis dormaient dans un sommeil ivre —, il se rendit humble devant l’Invisible et l’Omniprésent, la Puissance du Ciel Bleu Éternel, que les Mongols adoraient.

Dans un geste rituel, en homme se soumettant à un suzerain, il ôta sa coiffe et la suspendit à sa taille. Il défit sa ceinture de cuir et la suspendit à son cou. Il se prosterna ainsi neuf fois devant le Soleil levant, reconnaissant son propre néant face à la Source de toute vie et de tout pouvoir. Et il versa une libation de kumys, du lait de jument, et fit une promesse : “Burqan Qaldun a sauvé ma pauvre vie”, dit-il ; “Désormais, je ferai des sacrifices ici et j’inviterai mes enfants et petits-enfants à faire de même.” Il était reconnaissant à l’Invisible de sa survie. Il réalisait maintenant qu’une Puissance le dépassant largement voulait sa survie ; était son alliée. Mais il ne savait pas encore dans quel but, ou s’il le savait, vaguement, — car il était ambitieux et aucun rêve n’était trop grand pour lui, — il ne laissait pas l’attrait d’un avenir indéfini interférer avec les graves, rigoureuses préoccupations du présent. Il savait seulement que les esprits du Ciel, ainsi que les esprits de la terre, des forêts et des eaux étaient avec lui et qu’il finirait par triompher de ses proches ennemis : de ceux qui l’avaient pourchassé cette nuit-là et aussi de ceux qui l’avaient pourchassé toute sa vie ; il savait qu’il allait, un jour, compenser ses pertes et vivre comme devrait vivre un khan.

Pour le moment, il se tenait devant le Ciel Bleu resplendissant, sur Burqan Qaldun, près des sources de l’Onon, de la Kherlen, de la Tourka — des affluents du fleuve Amour ainsi que de ceux du lac Baïkal ; depuis les fleuves qui coulent vers l’est aussi bien que de ceux qui coulent vers l’ouest et le nord, il était celui qui, un jour, devait conquérir dans les quatre directions. Il se tenait là, reconnaissant et humble — fort, comme seuls les sincèrement humbles peuvent l’être. Et les rayons du Soleil, Source de pouvoir, brillaient sur son visage graisseux [Note : Les Mongols enduisaient leur peau de graisse, pour se protéger du froid] et sur ses épais cheveux roux, que le vent battait. Et dans ces yeux bleus — signe du sang surhumain des Bordjigin —, on pouvait lire la joyeuse sérénité d’un homme qui sait que rien ne peut l’écraser.

Bientôt, avec l’aide des guerriers de Toghril Khan et de Djamuqa Sechen — Djamuqa le Sage — qui était devenu son frère juré, Temüjin fit un raid dans le camp des Merkit, rapportant beaucoup de butin (ou ce qui lui paraissait être “beaucoup de butin” au début de sa carrière) et un certain nombre de captifs qui lui firent allégeance. Il reconquit Börte. Mais il ne sut jamais si son premier-né, Djötchi — “l’Invité” — était son fils ou celui de l’homme à qui elle avait été donnée cette nuit de honte. Cependant, le garçon était robuste — un futur guerrier. Il serait utile (en fait, il devait un jour conquérir et gouverner les steppes au-delà de la mer Caspienne). Il était le bienvenu, qu’il puisse être le fils de quiconque. Car Temüjin était trop intelligent, trop pragmatique pour ne pas se rendre compte que “les enfants en bonne santé sont la possession la plus précieuse d’une nation”. Mais, contrairement au surhomme qui a prononcé ces paroles mémorables à plusieurs reprises, à notre époque [Note : Adolf Hitler], il n’était pas idéaliste. Il ne s’intéressait qu’aux potentiels guerriers dans la mesure où leur dévotion envers lui et leur efficacité l‘aideraient à s’affirmer en tant que seigneur dans les steppes, après avoir écrasé tous ses ennemis. La Puissance même du Ciel Bleu Éternel devant laquelle il se rendait humble — conscient qu’il était de sa terrible infinitude —, il la considérait comme son alliée dans sa lutte pour le pouvoir et l’abondance, comme la plupart des hommes primitifs considèrent leurs dieux comme des auxiliaires à la poursuite de fins personnelles. Au fond de son cœur, il ne croyait qu’en lui-même. Il se sentait comme si les forces du grand Invisible étaient les premières à tomber sous le charme de sa volonté magique, sans bornes.

Mais la Puissance impersonnelle du Ciel Bleu — si elle est en rien consciente d’elle-même et de lui — doit l’avoir considéré comme l’un des instruments les plus parfaits de son Jeu éternel, serein et sans merci.

* * *

Rien ne semble apporter plus de succès que le succès lui-même. Maintenant, après cette première victoire, Temüjin vit de nombreux partisans venir à lui de leur plein gré pour lui proposer leurs services. Il avait déjà son propre frère dévoué, Qasar, l’Archer, et le fidèle Bogurchi — le jeune garçon qui lui avait déjà prêté son cheval pour partir à la recherche de ses huit chevaux volés — et Djamuqa, son anda ou frère juré, ainsi que Jelmei, le fils d’un des anciens vassaux de Yesügei, qui l’avait rejoint après que la rumeur se soit répandue dans les steppes qu’il avait renouvelé l’amitié de son père avec Toghril Khan.

Désormais Munlik, à qui Yesügei l’avait autrefois confié alors qu’il était un garçon sans défense, sur le point de devenir orphelin, et qui l’avait néanmoins abandonné comme le reste de l’ordu, revint vers lui avec ses sept fils (à présent adultes). L’un d’entre eux, nommé Kökötchü, devait devenir célèbre en tant que chamane. D’autres vinrent aussi : certains du propre clan Qiyat de Temüjin [Note : Harold Lamb, “La marche des barbares” (édit. 1941), p. 41], certains d’autres clans, certains carrément d’autres tribus : Djebé, Qubilai, de grands guerriers ; et l’incarnation même de la valeur, de la vertu et du génie militaire, Subötai,  destiné, un jour, à diriger les Mongols à travers l’Europe, était maintenant un simple jeune adolescent, plein de dévotion passionnée envers le nouveau Khan.

Peu d’hommes dans l’Histoire ont inspiré à leurs fidèles une loyauté aussi absolue que Temüjin. “Je dois amasser pour toi comme une vieille souris, voler pour toi comme un choucas, te couvrir comme une couverture de cheval et te protéger comme le feutre sous le vent. C’est ainsi que je dois être envers toi,” [Note : Ralph Fox, “Gengis Khan” (édit. 1936), p. 76] lui aurait dit le jeune Subötai, alors qu’il rejoignait sa base de héros. Et si c’est le cas, il a en effet tenu sa parole jusqu’au bout. Les autres paladins, quelles que soient les comparaisons pittoresques, différentes des siennes, qu’ils auraient peut-être utilisées pour exprimer leur dévouement, étaient également désireux de se tenir debout ou de tomber avec Temüjin dans son âpre lutte pour la survie. Ils l’aimaient, non pas par égard d’une idée grandiose dont il serait à l’origine — il n’y en avait pas — mais pour lui-même ; pour l’attrait magnétique de sa personne et de sa personnalité ; pour l’entière satisfaction qu’il donnait, en eux, au besoin naturel de l’homme d’être dirigé par un vrai leader et d’adorer un dieu vivant. Il était un chef, s’il y en a jamais eu un. Et il était un dieu en ce sens que, même avant ses victoires stupéfiantes, voire même au fond de la forêt où il se cachait, sur les pentes de Burqan Qaldun, à deux doigts de la destruction, il avait en lui toutes les qualités qui devaient lui donner, dans les années à venir, l’empire d’Asie. Les forces de l’Invisible l’avaient en fait distingué, au-dessus des autres hommes, et l’avaient associé à leur pouvoir. Comme les chamanes de Mongolie devaient bientôt dire, “le pouvoir du Ciel Bleu Éternel” était “descendu sur lui”. Ici, sur terre, il était “Son agent” [Note : Harold Lamb, “La marche des barbares” (édit. 1941), p. 54 et 57].

Je le répète : aucune de ses entreprises ne reposait sur une idéologie. Même le grand rêve de l’unité Mongole, qui allait bientôt prendre forme dans sa conscience, s’il ne l’avait pas déjà fait, n’était pas le rêve d’un idéaliste. Dans sa réalisation, Temüjin avait simplement vu une condition préalable à sa propre survie et à sa sécurité. C’est pour sa survie et sa sécurité que ses paladins se battaient. Aussi pour le butin qu’ils partageraient avec lui, naturellement — et ils savaient qu’il était généreux et qu’il n’avait jamais rompu les promesses qu’il avait faites à ses amis — mais, avant tout, pour lui ; pour le pur plaisir de se battre à ses côtés.

Peu d’hommes dans l’Histoire ont compris — ressentis — aussi profondément que Temüjin le sens éternel de la guerre, cette fonction vitale d’une humanité en bonne santé (aussi longtemps, du moins, que l’homme vit “dans” le Temps) aussi naturelle que de manger ou de s’accoupler. Rares sont ceux qui ont décrit aussi clairement que lui la destructivité sans haine — comme celle du chasseur — ne peut jamais remplacer l’ivresse de la victoire sur des ennemis humains que l’on déteste. Ses compagnons, à qui il avait autrefois demandé ce qu’ils considéraient être la plus grande joie d’un homme, avaient répondu, comme le feraient de simples barbares, en lui décrivant les plaisirs de la chasse. Mais le futur “Fléau de Dieu” leur dit : “Non, vous n’avez pas bien répondu”. Et il leur avait donné sa conception du bonheur en quelques phrases typiques : “Le plaisir et la joie de l’homme”, dit-il, “résident dans le piétinement du rebelle et la conquête de l’ennemi ; en l’arrachant par la racine ; en lui prenant tout ce qu’il possède ; en faisant gémir ses serviteurs, afin que leurs larmes coulent des yeux et du nez ; en chevauchant agréablement ses hongres bien nourris ; en faisant son lit d’une litière sur le ventre et le nombril de ses femmes, adorant leurs joues roses, embrassant et suçant leurs lèvres écarlates » [Note : Ralph Fox, “Gengis Khan” (édit. 1936), p. 88].

Non pas qu’il n’ait pas toujours été prêt à frapper, même sans le sentiment d’hostilité agressive — soif de vengeance ou simple haine de la contestation — contre ceux qu’il considérait comme des obstacles. Prêt, il l’était sûrement, comme il ressort clairement de chaque acte de sa carrière, depuis le meurtre fortuit de Bekter, dans son enfance, jusqu’à l’éradication systématique de tous les inutiles (ou ceux que les Mongols considéraient comme tels) parmi les populations des cités conquises, des années et des années plus tard. L’opportunisme, bien sûr, venait toujours en premier, chez lui, la motivation ultime de toutes ses actions étant sa détermination téméraire à survivre et à réussir. Mais sa motivation émotionnelle, chaque fois qu’il en avait une, était toujours le plaisir de briser n’importe qui et tout ce qui empêchait sa propre expansion ; quiconque s’opposait à son affirmation de soi le plus complète possible ; quiconque menaçait sa personne, sa sécurité, son emprise sur les choses : le rebelle ; le rival ; l’ennemi. C’est l’incitation éternelle de tous les hommes d’action-guerriers et autres — qui vivent entièrement “dans le Temps”. Mais seuls les meilleurs d’entre eux — ceux qui, comme Temüjin,  exempts d’hypocrisie — ont la sincérité de l’admettre en eux-mêmes, et encore moins de le dire aux autres aussi franchement qu’il le fit. Parmi eux, le fils de Yesügei est, peut-être, le premier en date à avoir marqué l’Histoire à l’échelle du continent (le premier en date, en tout cas, sur lequel on sait assez de choses pour nous permettre de retracer sa psychologie, dans une certaine mesure). C’est pourquoi nous trouvons cette franchise en lui. Parmi les autres grands destructeurs égocentriques qui viennent après lui, presque aucun n’est dépourvu d’une dose notable d’hypocrisie dans sa constitution. Et cette dose augmente — comme on pouvait s’y attendre — à mesure que nous nous rapprochons de notre époque, alors qu’en Temüjin, l’homme  — “Foudre” — par excellence [Note : en français dans le texte], comme je l’ai appelé, — il n’y a pas de prétention.

* * *

Il ne resta pas inactif après sa victoire sur le Merkit. Les puissants chefs Tayitchi’out, toujours en possession de la plus grande partie de l’ordu de son père, considéraient son alliance avec Toghril Khan avec suspicion et sa première victoire avec ressentiment. Ce fils de Yesügei était sûrement un bagatur plein de possibilités. Ils le haïssaient d’autant plus pour cela et regrettaient de ne pas l’avoir tué des années auparavant, alors qu’il était un captif sans défense entre leurs mains. Maintenant, il connaissait leur haine — sa mère le lui avait rappelé toute sa vie — et il savait qu’il ne survivrait jamais à moins qu’ils ne soient détruits. Et il leur fit la guerre à la première occasion.

Lors d’un de ses affrontements, il fut blessé au cou par une flèche, et ne survécut que grâce au dévouement de Jelme, son fidèle écuyer, qui nettoya la blessure et risqua sa propre vie afin de donner à boire à Temüjin du lait caillé mélangé avec de l’eau. Comme le dit l’un de ses biographes modernes, “rien ne devait se faire facilement pour cet homme” [Note : Ralph Fox, “Genghis Khan” (édit. 1936), p. 69]. Les Tayitchi’out étaient une tribu nombreuse, et Targutai-Kiriltoug et Todoyan-Girte étaient de féroces guerriers. Cependant, à la fin, le noyau d’une armée de Temüjin, au sein duquel il commençait déjà à appliquer cette discipline de fer qui allait rendre les Mongols invincibles, les battit lors d’une bataille majeure au cours de laquelle Targutai fut tué. Todoyan-Girte, capturé, fut également mis à mort. Le futur conquérant ne devait jamais permettre à un ennemi irréconciliable de vivre. Mais un certain nombre de chefs mineurs qui se soumirent et lui prêtèrent allégeance furent épargnés, malgré certaines affirmations du contraire, rejetés par les historiens modernes comme des récits inspirant la crainte ou des actes d’autres bagaturs attribués à tort à Temüjin [Note : Harold Lamb (dans “Genghis Khan, Empereur de tous les hommes”) rejette l’histoire de soixante-dix chefs capturés brûlés vifs sur ordres de Temüjin, comme “fort peu probable”, tandis que Ralph Fox (“Genghis Khan”, édit. 1936, p. 82) affirme que ce traitement a été infligé non pas par Temüjin sur les Tayitchi’out, mais par Djamuqa sur soixante-dix fidèles de Temüjin, après le déclenchement de la guerre entre les deux frères jurés]. Et le gros de la tribu fut également  épargné, ses hommes valides étant bientôt incorporés à la toute puissante machine militaire qui prenait forme entre les mains des Mongols : la horde. Temüjin pouvait, sans aucun doute, infliger des souffrances. Une fois démasqués, ceux qui l’avaient trahi furent condamnés à mort par la torture. A une mort pareille, il avait également condamné, après sa victoire sur les Merkit, l’homme qui avait violé Börte. Mais il le fit dans l’idée de semer la terreur dans les cœurs d’ennemis potentiels. Il était sinon trop pragmatique pour s’adonner à la cruauté pour elle-même. Il tuait pour supprimer les obstacles.

Après la défaite des Tayitchi’out, il était maintenant le chef suprême au nord du Gobi — un homme tout à fait important parmi les soi-disant Barbares, mais rien de comparable, en matière de richesses, avec Toghril Khan ; et encore totalement inconnu du monde extérieur à l’Ouest des montagnes de l’Altaï et au-delà de la Grande Muraille de Chine. Les Chinois, toujours occupés à jouer un jeu de rapport de forces parmi leurs voisins nomades turbulents, — cherchant celui qui était préparé à les aider pour humilier la dernière tribu qui leur avait causé des ennuis — ne s’étaient pas tournés vers lui, mais vers le Turc Kerait, pour lui demander sa collaboration dans une expédition qu’ils menaient contre les Tatars. Mais Temüjin avait rejoint Toghril Khan dans l’expédition et vaincu les Tatars. Les représentants de Chine condescendants donnèrent à Toghril Khan le titre chinois de Wang, qui est traduit par “prince”, tandis que Temüjin fut désigné par quelque chose qui signifie “Commandant de la frontière» — une distinction militaire modeste, en comparaison. Mais il ne semble pas s’en être soucié. Comme toutes les personnes pragmatiques et déterminées, il n’a jamais attaché une importance excessive aux signes extérieurs de pouvoir. Les chefs Tatars lui prêtèrent désormais allégeance. Les guerriers Tatars augmentèrent à partir de maintenant les rangs de son armée potentielle. Il savait ce qu’il voulait et où il allait. Il avait la vision claire d’un jour où, dans les steppes, lui, Temüjin, n’aurait plus aucun rival ni aucun ennemi ; lorsqu’il apparaîtrait enfin, lui qui avait été pourchassé toute sa vie, plus en sécurité et plus puissant que son père ne l’avait jamais été. Et puis … la volonté de survivre pourrait céder le pas à la volonté de conquérir … En attendant, il laissait le chef Keraït être “Wang Khan” — “le prince” — et se consacra entièrement à l’organisation de ses guerriers et de son ordu de plus en plus peuplé.

La discipline qu’il imposa au début semble avoir été assez grossière et primitive. Lors d’une fête au cours de laquelle ses partisans ivres avaient commencé à se quereller, on raconte qu’il les avait ramenés lui-même à la raison avec un bâton en bois — le seul argument qui était sûr d’être compris, dans cette société fruste. Mais les nomades appréciaient le fait que, quelles que soient les méthodes qu’il employait, il parvenait toujours à contrôler ses hommes ; et aussi qu’il les maintenait en bon état de combat. “Il nourrit ses guerriers et maintient ses ulus en bon ordre“ [Note : Ralph Fax, “Genghis Khan” (édit. 1936), p. 110], telle était l’opinion qu’avait de lui les hommes de la tribu. Et c’était un point de vue de beaucoup supérieur qu’il puisse paraître à des gens raffinés.

Mais ensuite, il entreprit bientôt de créer une véritable armée avec ses guerriers jusqu’ici indisciplinés et une nation avec les clans fusionnés des Mongols et du peuple nomade soumis. Les guerriers les plus courageux et les plus performants parmi ceux qui lui étaient aveuglément dévoués, compagnons de sa lutte précoce pour la survie, devinrent en même temps ses fidèles gardes du corps et son État-major. D’autres furent nommés officiers chargés des levées d’impôts tribales. Tous étaient des noköd, ne faisant allégeance à personne d’autre qu’à Temüjin lui-même, et investis d’un pouvoir absolu — avec le droit de vie et de mort — sur les hommes placés sous leur commandement. Temüjin établit des règles strictes, codifiées de façon plus large dans le Yasa, dont je parlerai plus loin, concernant l’équipement, l’emploi du temps et la discipline des troupes. Il entraîna ses soldats et ses officiers jusqu’à ce qu’il ait en main une force qui se déplaçait et agissait comme un seul homme — parfaitement fiable ; absolument efficace. Il mit fin à toutes les disputes entre les tribus qui lui avaient été soumises, écrasa les querelles individuelles, tua l’esprit d’indépendance individuelle, façonna les fiers Mongols (et les tribus conquises) en une collectivité de plus en plus nombreuse et très disciplinée, dans laquelle chaque et toute unité n’avait qu’un seul devoir : obéir à l’autorité qui se trouvait immédiatement au-dessus, sans murmurer, sans poser de questions. L’armée  domina cette nation en cours de formation. Et lui, Temüjin, dirigeait et organisait l’intelligence, la volonté et l’âme de l’armée. Les quelques fidèles choisis parmi les commandants de génie qui devaient l’aider à s’emparer du monde pour lui étaient entre ses mains comme des chiens entre les mains d’un puissant chasseur — des chiens “nourris de chair humaine et tenus en laisse de fer” comme les chefs de tribus terrorisés, encore insoumis, s’étaient mis à croire ; et qu’ils décrivaient, dans la langue énergique des steppes, pleine de comparaisons suggestives, la langue des guerriers et des poètes : “Ils ont des crânes en cuivre ; leurs dents sont taillées dans le roc ; leurs langues ont la forme de poinçons; leurs cœurs sont d’airain. À la place de cravaches, ils portent des sabres. Ils boivent la rosée et chevauchent le vent… L’écume jaillit de leur bouche et ils sont comblés de joie [Note : Ralph Fox, “Genghis Khan” (édit. 1936), p. 101].

* * *

L’amitié entre Temüjin et Toghril Khan, le riche chef des Keraït, — désormais “Wang Khan” — ne devait pas durer. Certes, Temüjin s’était rendu utile, à bien des égards, auprès de l’anda de son père, qu’il appelait courtoisement son “père adoptif”. Il s’était mis à sa disposition non seulement contre les Tatars, mais aussi contre les Merkit de la forêt (qui, bien qu’une fois vaincus, étaient encore loin d’être domptés) et contre les Naiman. Il avait (en échange de paiement bien sûr) protégé les caravanes contre les attaques de tribus turbulentes et rendu les routes commerciales plus sûres que jamais. Et dans les colonies prospères des Keraït — moitiés camps et moitié marchés —, les marchands étaient reconnaissants envers “Wang Khan” pour l’alliance qu’il avait conclue. Mais Wang Khan  commença à comploter contre Temüjin avec Djamuqa, l’ambitieux frère juré de Temüjin, qui avait une conception personnelle de l’unité Mongole, différente de la sienne. Et le fils de Yesügei ne se sentait pas en sécurité tant qu’il n’aurait pas brisé la baraque de ces nouveaux ennemis.

Mais il ne se sentait pas encore assez fort pour défier ouvertement Wang Khan, dans une guerre menée jusqu’au bout, et, après un premier affrontement indécis avec lui, il lui envoya un message d’apparence amicale mentionnant les vieux liens, les anciens services et exprimant le désir d’une paix durable — bien qu’il sache qu’il ne pouvait en être question. Le vieux Keraït et son fils rusé, Sen-Kung, le savaient aussi et rejetèrent les avances de Temüjin. Temüjin, encore à l’une des heures tragiques de sa carrière — encore une fois devant la même alternative capitale à laquelle il avait déjà fait face des années auparavant, dans la forêt de pins de Burqan Qaldun ; l’alternative “avenir ou ruine”, pour citer encore une fois les paroles modernes immortelles — se retira avec ses fidèles guerriers dans les marais autour du lac Baljun et attendit. Et encore une fois, le charme de la volonté indomptable de survivre fut de contraindre — pour ainsi dire — la puissance du Ciel Bleu Éternel à descendre sur lui et à porter un indice de victoire ; Je dis “le charme”, car il existe une force magique favorable dans la volonté focalisée et qui ne recule devant rien.

Le soleil se leva et se coucha sur les eaux du lac Baljun et les compagnons de Temüjin cherchaient de la nourriture dans les marais salés. Une journée maussade succédait à une autre. Temüjin pensa : “La victoire des Kerait signifierait ma fin. Par conséquent, je dois le vaincre, peu importe par quel moyen. Là où la force est insuffisante, laissons la ruse la compléter !” Et il ordonna à son frère dévoué, Qasar, l’Archer, d’envoyer un message à Wang Khan — un message mensonger affirmant que Temüjin avait fui personne ne savait où, et lui, Qasar, désespéré, prévoyait de déserter son étendard et de se rendre au Khan Keraït, dont il souhaitait assurer la protection. “Perfidie”, diraient les chevaliers et les amoureux de la vérité, et ceux qui valorisent plus le fait d’être impeccable que la vie. “Nécessité”, auraient répliquer Temüjin et, avec lui, tous les hommes d’action à un seul but, y compris les plus différents de lui-même, les idéalistes désintéressés, dans la mesure où ils sont eux aussi pragmatiques et souhaitent accomplir quelque chose dans ce monde de mensonge, de haine et de bêtise ; nécessité — le seul choix du combattant qui se sent pris au piège et qui, pourtant, est déterminé à gagner.

Wang Khan crut le rusé mensonge — il crut en la paix et la sécurité — et ordonna un festin. Temüjin, apparaissant par surprise, prit d’assaut le camp des Keraït. Le vieux chef fut capturé et tué alors qu’il tentait de fuir. Son fils partit dans le sud, mais pour rencontrer sa mort un peu plus tard. Ceux des Turcs Kerat qui n’avaient pas été tués au combat furent incorporés à la confédération des tribus de Temüjin sous seigneurie Mongole. Leurs femmes les plus désirables furent, comme d’habitude, données aux chefs de l’armée. Temüjin garda pour lui l’une des deux belles nièces de Wang Khan, qui lui avaient été allouées dans le partage du butin. Elle devint sa quatrième femme (Il avait pris ses deuxième et troisième des Tatars vaincus). Il donna l’autre à Tolui, le plus jeune de ses fils, né de Börte. Elle était la célèbre Sorgaqtani, destinée à devenir la mère de trois conquérants.

Et il tourna désormais ses forces contre les Naiman, un peuple nombreux et semi-sédentaire dont le Khan, Tayan, avait un chancelier Ouïghour et de nombreux sujets qui professaient le bouddhisme ou le christianisme nestorien, en plus de ceux qui se raccrochaient au culte du vieil esprit des steppes. L’anda de Temüjin, Djamuqa, avait comploté avec Tayan contre lui — soulignant, en lui, l’ennemi de la fierté et de la liberté personnelle des hommes de la tribu (ce qu’il était en réalité ; car liberté individuelle et organisation de fer ne vont pas de pair).

Les Naiman, malgré leur nombre, furent battus, leur chef, tué, et Djamuqa, qui avait fui, fut capturé et amené devant Temüjin. Il n’y avait plus aucun espoir, pour lui, aucune possibilité de devenir important, encore moins puissant. Et Temüjin, qui le savait, était disposé à pardonner à l’homme qui lui avait juré une éternelle amitié… jadis, longtemps avant, à l’époque où il était pauvre et traqué, et sans amis. En cas de victoire, il pouvait être généreux envers un ennemi qui avait cessé d’être dangereux, a fortiori envers un vieil ami. Mais Djamuqa ne souhaitait pas vivre. Peut-être avait-il le sentiment qu’il ne pouvait y avoir aucune place pour lui dans le nouveau monde que Temüjin forgeait à partir de discipline et de guerre. Il demanda à être tué sans faire couler le sang afin que, selon la croyance des Mongols, — son esprit puisse continuer à vivre, inchangé, dans le monde et à “aider pour toujours les descendants de Temüjin” (qu’il ne pouvait pas s’empêcher d’aimer, au fond, pour le bon vieux temps). Et il fut étouffé à mort.

Temüjin brisa alors la dernière résistance des Merkit, ses anciens ennemis, en leur enlevant sa cinquième épouse, Kulan, dont la beauté devait être louée à travers les âges par les ménestrels des steppes. Toktoa, le chef Merkit, fut tué. Les tribus de moindre importance furent soit soumises aux irrésistibles cavaliers Mongols, qui formaient maintenant une armée régulière, soit se présentaient et se soumettaient de leur plein gré, estimant qu’elles ne pouvaient rien faire d’autre.

* * *

Temüjin était maintenant le maître de toutes ces tribus qu’il avait conquises et unies, des montagnes de l’Altaï à la grande muraille de Chine. Il lui avait fallu des années pour gagner cette position — des années de lutte patiente et obstinée, au cours desquelles, plus d’une fois, tout semblait perdu, alors que sa volonté surhumaine lui avait sans cesse permis de triompher de tous les obstacles, contraignant, comme je l’ai déjà dit, par son invincible magie, les Puissances de l’Invisible à se battre à ses côtés. Grâce à cette formidable volonté, secondée par son génie militaire, — son habileté à organiser ; sa connaissance des hommes ; son intuition innée de la nécessité historique; — il avait bel et bien survécu, lui, jadis le garçon traqué vivant de souris et de marmottes qu’il avait réussi à piéger, dépossédé de son héritage, rejeté par les méprisants membres de la tribu de son père, harcelé jour et nuit par ses ennemis mortels. Et non seulement il avait reconquis la place de son père parmi les nomades, mais il avait créé (apparemment à partir de rien !) ce que les habitants des steppes n’avaient pas vu depuis la grande montée de la puissance Turque sept siècles auparavant : un véritable royaume nomade, dirigé de la selle. Dès son enfance, entouré de tous côtés par des ennemis perfides, il avait compris de plus en plus clairement que ce ne serait que s’il devenait roi qu’il serait, enfin, en sécurité. Et il s’était battu à cette fin, et maintenant, dans sa cinquantième année, il était enfin roi. Il ne lui restait plus qu’à être reconnu solennellement par les autres chefs des steppes qui, déjà, l’un après l’autre, de gré ou de force, avaient accepté sa suzeraineté permanente en temps de paix aussi bien qu’en temps de guerre. Il ne lui restait plus qu’à être proclamé par eux comme le khan au-dessus de tous les khans : — le Khagan.

Il convoqua donc un quriltai général — une assemblée des chefs — sur les rives de l’Onon, en l’an 1206 de l’ère chrétienne, qui était l’année du Léopard selon le Calendrier cyclique des Douze Bêtes. Et les chefs assemblés l’élurent Khagan, Chef suprême “de tous ceux qui habitent dans des tentes en feutre”. Et il distribua entre eux les honneurs et les devoirs, fixant, lors de cette réunion historique, la structure finale du grand État féodal qu’il avait patiemment construit depuis plus de trente ans.

Chaque chef fidèle fut fait noyon, ou prince, et se voyait attribuer un domaine bien défini, avec ses gens — pas nécessairement tous de la même tribu — en tant que ses ulus (ses sujets personnels) et les pâturages qui nourriraient leurs troupeaux. Chacun devait envoyer un nombre déterminé de guerriers provenant de ses ulus pour servir dans l’armée du Khagan et mener ses guerres. Les quelques officiers les plus éprouvés et les plus fidèles — les compagnons de Temüjin tout au long de sa lutte, qui étaient restés à ses côtés dans les jours les plus sombres, alors que son sort était en jeu — furent confirmés dans le commandement de sa Garde, cette élite de l’Armée, désormais une machine militaire merveilleusement disciplinée et très puissante. Nous parlerons plus tard des droits et des devoirs des nouveaux seigneurs féodaux, de l’équipement des soldats et de l’organisation de l’ensemble du peuple — en augmentation constante — sous le règne de Temüjin ou plutôt de Gengis Khan (c’était le titre, traduit de diverses manières, qui lui était maintenant attribué) ; du Yasa, ce fameux code de lois qui assurait la stabilité de l’œuvre de vie du conquérant en essor, tant que ses descendants appliqueraient à la lettre ses commandements et son esprit. Il suffit ici de souligner que toute l’organisation du nouvel État centralisé au milieu des steppes avait été inspirée par la volonté de Gengis Khan non seulement — maintenant — de survivre, mais aussi de conquérir le monde extérieur de long en large ; et non seulement pour le conquérir, mais pour rendre ses conquêtes permanentes ; pour faire également de lui, le Khagan Mongol, l’empereur de tous les hommes, et faire de la “Famille Dorée” — Altyn Uruk; — son sang ; sa race, — la famille dirigeante du monde, pour toujours.

Déjà devenu un homme d’un certain âge avec d’immenses réalisations derrière lui — l’unification des tribus du Gobi était en effet quelque chose d’énorme, — Gengis Khan pensait à autre chose que de “s’installer” confortablement en tant que roi de toutes les terres situées entre le lac Baïkal, les chaînes de l’Altaï et la Grande Muraille. Alors qu’il contemplait les khans assemblés qui venaient de l’élire comme chef suprême et ses propres guerriers qui campaient dans des centaines de tentes tout autour du quriltai ; et qu’il se remémorait ses misères et ses triomphes passés — cette lutte quotidienne depuis plus de trente ans — sur son siège conquis du pouvoir, il ne pensait pas : “Je suis enfin en sécurité, et un khagan. Mon travail est terminé.” Non. Car il avait en lui cette jeunesse éternelle, don de la volonté inébranlable et focalisée ; cette jeunesse aux yeux de laquelle rien n’est jamais “fini” ; dans cet esprit, aucune occasion ne se présente jamais “trop tard”. Il se sentait au seuil de sa carrière, pas au bout de sa carrière. Maintenant, maintenant qu’il était enfin un khagan, il commencerait à s’affirmer. Tout ce qu’il avait réalisé jusque-là n’était qu’une préparation. Il avait survécu. Mais pourquoi ? À quelle fin ? Seulement pour s’affirmer. Seulement pour conquérir ; — pour briser une nouvelle opposition et prendre de plus en plus de biens précieux — de la terre ; des gens ; d’autres sources d’abondance et de sécurité, d’autres possibilités, — provenant de nouveaux ennemis. Sa formidable machine de guerre — la première de son époque et l’une des toutes premières de tous les temps — était prête : organisée, entraînée, équipée, expérimentée et qui lui était superstitieusement dévouée. Avec une telle armée à sa disposition, il pouvait vraiment s’affirmer, lui qui avait attendu si longtemps.

Au-delà de la Grande Muraille et des lointaines montagnes occidentales, le vaste monde, mûr pour la conquête, était parfaitement ignorant de lui et de son quriltai. Et même s’il avait su, il n’aurait pas compris. Il n’aurait pas réalisé quel événement capital avait eu lieu dans l’élection de ce Barbare obscur et illettré à la tête d’autres chefs Barbares, tous aussi sales, pittoresques et, en apparence, insignifiants que lui-même ; des hommes qui, lorsqu’ils ne buvaient pas, ne se gavaient pas de viande de mouton et de cheval, ne se reproduisaient pas ou ne dormaient, ne pouvaient rien faire d’autre que se battre, — ou chasser ; et qui n’étaient d’ailleurs ni Chrétiens ni Musulmans – ni Bouddhistes ; à peine des êtres humains. Pour les Chinois, qui méprisaient les soldats, n’importe quelle petite assemblée d’érudits aurait semblé beaucoup plus intéressante. Pour le monde Musulman, la capture de Delhi par Muhammad Ghûrî — de la vraie Foi — seulement dix ans auparavant, ou l’ascension rapide du Khwarazmshah (dont le territoire comprenait à présent la moitié du royaume des Qara Khitaï et l’ensemble de l’Afghanistan) serait apparu infiniment plus impressionnant. Tandis que l’Europe — destinée à être piétinée sous les sabots de la cavalerie mongole trente-cinq ans plus tard exactement — aurait sans doute trouvé les récents exploits des chevaliers Français de la Quatrième Croisade, — cette pompeuse bande de voleurs de troisième ordre qui s’étaient installés à Constantinople et en Grèce un peu plus d’un an avant le rassemblement sur les rives de l’Onon — beaucoup plus remarquables.

L’histoire contemporaine est toujours mal comprise.

À l’apparition des cavaliers Mongols, l’Orient et l’Occident durent comprendre ce que le leadership de Gengis Khan signifiait. En attendant, en dehors des steppes de Haute Asie, le quriltai de 1206 demeura aussi inaperçu que le fut, un demi-siècle auparavant, la naissance de l’enfant Temüjin, fils de Yesügei. Je répète : les grands événements, qui entraînent d’innombrables contrecoups créateurs ou destructeurs, ne sont jamais remarqués au moment où ils se produisent. Pourtant, ils se produisent. Et ils portent leurs fruits. Gengis Khan, dirigeant suprême “de tous ceux qui habitent dans des tentes en feutre”, était maintenant prêt à pousser en avant ses irrésistibles cavaliers contre les forces de la “civilisation” et à conquérir l’Orient et l’Occident.

One Reply to “La volonté de survivre, de Savitri Devi

  1. Quand les fantasmes d’une femme prennent le pas sur la vérité historique, ça donne cette immonde merde emballée dans un magnifique paquet.
    Ce n’est pas la volonté de survivre qui a amené ce bourreau de notre race à lancer ses hordes barbares à l’assaut des terres de nos ancêtres, leur faisant subir des atrocités sans nom.
    C’est son avidité sans limite, qui ne le cédait en rien à celle de (((certains))).
    Pas de cruauté chez eux ni de destruction gratuite ? Comment peut-on écrire des choses pareilles quand on sait le sort des cités prises par ces sauvages et de leurs habitants ! Ah, ça, c’est bien écrit.
    La dame était docteur ès lettres et n’avait pas eu son diplôme en suçant son maître de thèse ; d’ailleurs, elle ne l’aurait pas fait, étant végétarienne fanatique et partisane de l’interdiction de manger de la viande sous peine de…je vous laisse deviner.
    Une vraie Aryenne fière de sa race…qui s’est mariée avec un hindou et pas avec un Blanc occidental, ayant même renié le nom que lui avait laissé son père…
    Une modeste, se renommant elle-même « Déesse du Soleil » ! Une vraie nationale-socialiste qui a commencé à militer pour Tonton en…1948, mais a préféré s’occuper du sort des chieurs de rue jusqu’en 1947 !
    Eh oui, elle a rencontré pas mal de nazis après la guerre et a réussi à les embobiner. Car la dame était intellectuellement brillante, même si un peu dérangée. Que n’a t’elle mis son génie au service de notre cause avant qu’elle ne soit perdue et l’Allemagne ravagée !
    Par exemple en soutenant Hitler auprès des peuples Anglo-saxons pour contrecarrer l’influence pernicieuse des juifs ; elle aurait certainement eu un formidable impact, eu égard à son style fabuleux et à l’architecture superbe de ses propos. Là, je serais le premier à lui rendre hommage au lieu de lui chier dessus.
    Car c’est tout ce que mérite une femme qui a abandonné sa race quand celle-ci avait besoin d’elle, pour aller se faire tirer par un bougnoule et s’extasier sur les beautés d’une Inde disparue avec les derniers vrais Aryens l’ayant civilisée, depuis longtemps presque tous noyés dans la fange dravidienne, alors que l’Europe était à feu et à sang. Et a osé faire par ce texte l’apologie d’un des plus grands bourreaux des peuples Blancs.
    Si je vais sur ta tombe à Arlington, je pisse dessus.

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