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Tensions entre l’Est et l’Ouest (deuxième partie)

Article publié par : Procope.

Première partie ici.

Dans cet article, nous allons nous concentrer sur les diverses conséquences de la crise ukrainienne que nous avons analysée précédemment.

Dans tous les pays d’Europe centrale et orientale, la crainte de la Russie a été fortement ravivée.

Tous ces pays ont subi presque quarante-cinq ans le joug de l’URSS qui n’avait rien de doux. Les réactions ont cependant été différentes d’un pays à l’autre. La Pologne, les pays balte et la Roumanie se sont fortement impliqués en faveur de Kiev. Tous ces pays considèrent, à tort ou à raison, que le rattachement de la Crimée à la Russie marque la première étape d’un plan visant à reconstituer l’empire soviétique. Les Baltes, qui rappelons-le, ont subi un véritable génocide à l’époque de Staline, restent les plus inquiets. Ils sont effectivement en première ligne. Tous ces pays possèdent d’importantes minorités russophones implantées du temps de l’URSS, avec l’objectif avoué de remplacer progressivement les populations autochtones.

Les dirigeants des pays baltes sont en droit de douter de la fidélité de ces russophones, qui pourraient facilement jouer le rôle d’une cinquième colonne. Ces dernières années, Moscou a multiplié les provocations à l’égard des Baltes, comme des cyberattaques contre la Lettonie et l’Estonie ou des manœuvres en 2017, impliquant plus de 40 000 hommes et simulant une attaque contre ces pays.

L’OTAN a répliqué en envoyant une brigade blindée et un groupe aérien. Les trois pays baltes ont aussi rétabli le service militaire, optant pour une armée de milice à la Suisse, capable de conduire efficacement des opérations de retardement contre un ennemi très supérieur en nombre. Il va de soi que toute tentative de déstabilisation des pays baltes serait considérée comme un casus belli. Je ne pense pas que Moscou prendra le risque de déclencher des hostilités. Néanmoins, cette région, dont on ne parle presque jamais dans les médias français, pourrait pour un rien devenir l’épicentre d’une crise aux conséquences incalculables.

Les Polonais sont bien sûr, j’allais écrire par nature, anti-russes. Au-delà de cet atavisme, il faut comprendre que la Pologne entretient des liens très forts avec l’Ukraine. Dans l’histoire, les deux pays furent souvent unis. Il y eut une époque, finalement pas si lointaine que cela (du XVème au XVIIIème siècles), où le royaume de Pologne s’étendait de la Baltique à la Mer noire. Les Ukrainiens partagent largement la même culture que les Polonais, dont ils sont bien plus proches que des Russes. La noblesse en Ukraine était d’ailleurs traditionnellement constituée par des familles polonaises, jusqu’à l’arrivée de la peste bolchevique.

Pour prendre une exemple, Mme Hanska, l’égérie de Balzac, qu’on présente toujours en France comme une Polonaise, naquit en réalité près de Kiev et résida une grande de partie de sa vie dans son domaine Berditchev, près de Jitomir, en Ukraine centrale, où elle épousa finalement l’écrivain français. Ces dernières années près d’un demi-million d’Ukrainiens se sont installés en Pologne, où ils se sont assimilés sans problème, non seulement pour les raisons culturelles évoquées ci-dessus mais aussi parce qu’ils parlent une langue très proche, même si elle s’écrit en alphabet cyrillique.

Quant à la Roumanie, elle a eu très peur en 2014, de voir les séparatistes pro-russes s’emparer de la région d’Odessa. À Bucarest, on imaginait déjà les chars russes arrivés aux frontières du pays. Comme les Baltes, les Roumains, qui détestent au moins autant les Russes que les Polonais, ont fait appel à l’OTAN, qui a déployé aussi une brigade motorisée sur leur territoire. Les autres pays d’Europe centrale ont adopté une attitude plus modérée. Les Tchèques, comme à leur accoutumé tiennent un double langage : d’un côté, ils s’affirment comme les plus déterminés des partisans de l’OTAN, en multipliant les marques d’allégeance aux États-Unis, de l’autre, ils continuent à fricoter avec Poutine et les Russes.

Ils déclarent prendre des sanctions contre la Russie mais, dans les faits, ils ne les appliquent que d’une façon purement symbolique. Cette attitude s’explique probablement par le fait que la population tchèque demeure fondamentalement hostile aux Russes, alors que la classe dirigeante se montre se son côté bien plus accommodante. Il est à noter aussi que Prague apparaît comme la base-arrière des milieux nationalistes ukrainiens, qui trouvent que le gouvernement de (((Porochenko))) n’en fait pas assez contre les séparatistes.

Slovaques et Bulgares, pour des raisons historiques, ont un fort tropisme en faveur de la Russie. Quant à la Hongrie d’Orban, elle a été poussée dans les bras de Poutine, à la suite de la politique absurde des dirigeants de l’Union « européenne » contre ce sympathique pays, dont la population reste fondamentalement hostile à un retour de la Russie dans la région.

Le retour du « grand jeu »

La fin de la Guerre froide n’a naturellement pas entraîné l’interruption des opérations d’espionnage et de déstabilisation. Dans la déliquescence générale qui caractérisait l’URSS dans sa phase terminale, le KGB demeurait la seule institution à fonctionner à peu près correctement. Les Occidentaux, surtout après le 11 septembre, ont quant à eux largement réorienté leurs activités de renseignement vers les nouvelles menaces que représentaient l’islamisme ou des pays comme la Chine. La Russie d’Eltsine plongée dans le chaos ne semblait plus représentait un danger important.

Les temps ont changé. Le successeur du KGB, le FSB, est redevenu sous Poutine la pierre angulaire du système. Dans cette guerre de l’ombre, il est bien sûr très difficile, lorsqu’on est un simple observateur, dépendant des « informations ouvertes », de démêler le vrai du faux. Il semble néanmoins certains que les agents russes ont repris dans tout le monde occidental, à très grande échelle, les opérations d’espionnage industriel si caractéristiques de la Guerre froide.

Dans le même temps, les services occidentaux rencontreraient de plus en plus de difficultés à travailler chez les Russes. Il faut avoir en tête ce contexte pour comprendre l’affaire Skripal. Je ne vais pas rentrer dans les détails de ce fait divers dont on n’a beaucoup parlé dans la presse. Je ne prendrai pas le risque non plus de faire une hypothèse. Dans ce genre d’affaires tout le monde ment et les informations publiées par les uns et les autres ne permettent sûrement pas d’approcher la vérité, même de très loin. Le plus intéressant dans cette ténébreuse affaire demeure la réaction des Occidentaux, qui comme au bon vieux temps de la Guerre froide ont expulsé plus d’une centaine de « diplomates » russes.

Je suis persuadé que la tentative de meurtre de Skripal, quelle qu’en soient les commanditaires réels, a surtout été un prétexte très heureux pour expulser des dizaines d’agents du FSB. À part espionner Boeing, je vois mal, pour donner un exemple, ce que pouvait faire le « consulat » russe de Seattle, fermé sur ordre du Président Trump… Comme au temps de la Guerre froide, l’expulsion de ces espions sous couverture diplomatique s’accompagne probablement de l’arrestation ou de la liquidation d’un nombre plus ou moins élevés d’agents infiltrés et de traîtres. Bref, un sale coup pour le FSB, qui a toujours fait sien le vieil adage comme quoi espionner est bien plus rentable qu’investir dans la recherche et développement.

En matière de guerres secrètes, les « agents d’influence », la « désinformation », etc. comptent énormément. Du temps de l’URSS, le KGB avait consacré beaucoup d’argent et d’énergie à ce type d’activités. Dans les années 1970-1980, une direction entière du KGB était même dédiée aux opérations de désinformation. La fin de la Guerre froide a vu ce vaste système de propagande tomber plus ou moins en déshérence. Avec Poutine, il renaît de ces cendres, tel le phénix.

En France, les vieux réseaux liés à l’extrême-gauche ont été réactivés, mais une nouvelle cible est apparue en France : les milieux « nationalistes ». Quand j’écris « nouvelle cible », j’exagère un peu car déjà dans le passé le KGB avait dans le cadre de ses opérations de désinformation tenté d’infiltrer cette mouvance, en jouant la carte de la germanophobie ou de l’antiaméricanisme primaire. La nouveauté, c’est qu’aujourd’hui, nos milieux semblent être devenus la priorité des services spéciaux russes.

Parmi les agents d’influence russe, on peut citer (((Jacques Sapir))), venu de l’extrême-gauche mais dont les idées ont acquis une certaine influence au Front national ou dans des mouvements comme « Debout la France ! » Comme de nombreux youtres, il éprouve une haine rabique et irraisonnée à l’encontre de l’Allemagne. Depuis quinze ans au moins, il annonce tous les trois mois la fin de l’euro.

Il tient un blog, russeurope.hypotheses.org, qui reprend sans le moindre esprit critique tous les mots d’ordre du Kremlin. On peut nommer aussi des individus comme Yvan Blot, ex-député européen FN, un des esprits les plus vaniteux et les plus creux que j’ai pu croiser dans ma vie, ou Xavier Moreau, expert autoproclamé des questions ukrainiennes, qui sort une énormité à chaque fois qu’il ouvre la bouche et qui a des accointances avec la bande à Soral.

Cette propagande a rencontré un certain succès, si bien que beaucoup dans note camp, avec une grande naïveté, considèrent Poutine comme une sorte de chevalier blanc qui viendra nous délivrer de tous nos problèmes. Personnellement, j’éprouve une certaine admiration pour le Président russe, qui a su relever son pays d’une manière remarquable. Cela dit, il faut bien comprendre que les intérêts de la Russie ne sont pas les nôtres. Quant à attendre de Poutine qu’il viennent bouter hors de France, les nègres, les bougnoules et les youpins, cela relève tout simplement de la stupidité la plus complète.

La reprise de la course aux armements

On notera que ce renouveau des tensions entre l’est et l’ouest intervient à la fois à un moment où la « guerre contre le terrorisme » lancé à grands coups de cymbales par Bush Junior touche à sa fin, avec des résultats plus que décevants. Le Pentagone doit donc maintenant réfléchir à la reconfiguration de ses armées. Au même moment, les deux grands programmes américains d’armement, lancés déjà au début des années 1990, à savoir le nouvel avion de combat « F-35 » et les porte-avions « Gerald Ford » qui doivent remplacer ceux de la classe « Nimitz », semblent connaître une multitude de problèmes de mise au point, ce qui entraîne d’importants retards dans leur mise en service. Les États-Unis ont misé sur des système d’armes d’une très grande sophistication faisant appel à des technologies encore mal maîtrisée. Retards et défauts de jeunesse ont entraîné un envol des coûts.

À ce qu’on dit, le développement du « F-35 » aurait déjà coûté deux ou trois fois plus que prévus. Le cas le plus typique reste celui du casque que devait recevoir les pilotes de « F-35 », qui était censé avoir une conception révolutionnaire et fonctionner sur le principe de la réalité virtuelle. Les dysfonctionnements s’étant multipliés et le coût du casque ayant atteint la somme pharaonique de 600 000 dollars l’exemplaire, le projet a finalement été purement et simplement abandonné.

Dans le même temps, Poutine a annoncé devant la Douma, à quelques jours des élections présidentielles, l’entrée en service de toute une série d’armements de conception révolutionnaire dans l’arsenal des armées russes. Ne possédant aucune compétence sur ces questions, je me garderai bien de porter un jugement. À l’ouest, les experts, ou prétendus tels, oscillent entre trois types de raisonnement : Poutine bluffe ; la Russie possède le savoir-faire pour fabriquer de telles armes mais n’a pas les moyens financiers d’en lancer la production en série ; la Russie possède réellement ces armes et les États-Unis doivent relever le défi.

Inutile de préciser que cette dernière option est celle choisie par le fameux complexe militaro-industriel, qu’il serait d’ailleurs plus juste d’appeler le complexe militaro-scientifico-industriel car les grandes universités et centres de recherches en constituent une des composantes essentielles.

La reprise d’une course aux armements peut donc être considérée comme quasi certaine, enfin du côté des américains, car je doute que la Russie puisse rester longtemps dans la course pour de simples raisons financières.

Le rapprochement de la Chine et de la Russie

La reprise des tensions entre l’est et l’ouest a entraîné un rapprochement mécanique de la Russie avec la Chine. Pourtant la mise en place d’une alliance entre ces deux pays n’a rien d’évident. À la fin des années 1960 et dans les années 1970, une guerre larvée les avait opposés pour le contrôle de certains îlots situés sur l’Amour. Au cours de véritables batailles rangées, l’Armée populaire de libération et l’Armée rouge s’étaient affrontées, causant des centaines de victime.

Les Russes craignent plus que tout l’expansionnisme chinois. L’équation est simple, d’un côté de l’Amour se trouve le pays le plus peuplé du monde, de l’autre un immense territoire quasiment vide. On m’objectera qu’une grande partie de la Sibérie est impropre à la vie humaine, mais même les régions habitables restent clairement sous-peuplées.

Depuis la fin de l’URSS, on assiste à une véritable colonisation par la Chine de l’extrême-orient russe. Une ville comme Vladivostok se sinise ainsi à une vitesse hallucinante. En Chine, on rappelle fréquemment que Vladivostok et sa région appartenaient jusqu’en 1860 à l’Empire du Milieu. Dans les atlas chinois, la région est toujours qualifiée de Mandchourie extérieure. Se rapprocher de la Chine ne va donc pas de soi pour la Russie, d’autant plus que le rapport de force penche nettement en sa défaveur.

Pour conclure une alliance avec Pékin, Moscou a dû faire d’importantes concessions : livraison de matériels et de technologies militaires à « prix sacrifié » ; contrats gaziers et pétroliers à des conditions très favorables pour la Chine ; promesse de participer au grand programme chinois d’expansion, que les journalistes français ont appelé « les Nouvelles routes de la soie » mais qu’on nomme à Pékin « la Route et la Ceinture ».

Le rapprochement avec Pékin ne relève donc pas d’un choix, mais d’une nécessité. Pour l’instant Moscou n’a guère tiré de bénéfices de cette alliance qui profite essentiellement à Pékin. Les Chinois entretiennent par ailleurs d’excellentes relations avec l’Ukraine et multiplient dans ce pays de grands projets d’infrastructures : construction d’une nouvelle ligne de métro à Kiev, projets d’autoroutes, plans pour un périphérique autour de Kiev, projet de construction d’un nouveau terminal portuaire près d’Odessa. La Chine figure désormais comme le troisième partenaire économique du pays. À titre personnel, je ne parierai pas sur la permanence d’une alliance sino-russe sur le long terme. Néanmoins, tant que la Russie et les Occidentaux n’auront pas trouvé d’accord sur leurs différents, Moscou n’aura d’autre choix que de se placer à la remorque de Pékin, qui pourtant ne se montre guère empressée de soutenir son allié, même sur le dossier syrien au sujet duquel la diplomatie chinoise se contente du service minimum.

À suivre…

0 Replies to “Tensions entre l’Est et l’Ouest (deuxième partie)

  1. Merci Procope de débroussailler pour nous ce terrain bien complexe que sont les relations entre les différents blocs. Intéressant aussi de dénoncer les infiltrations dans nos milieux par des personnes à qui l’on pourrait être tenté d’accorder notre confiance.
    Nous attendons donc la suite !

  2. Superbe article. Oui les séparatistes russes rêvent de refonder L’URSS (dans le Donbass), ils sont d’ailleurs communistes (chose que les médias russes ne disent pas). Je vous invite à regarder leurs parades militaires. Et puisque les séparatistes russes sont communistes, il ne faut qu’espérer que l’Ukraine les détruise. Moi personnellement je soutiens l’Ukraine. Les rebelles russes ne sont que des terroristes bolcheviks.

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